L'indifférence face à la faim dans le monde
Famine
La famine qui sévit en Afrique
L'arme de la mondialisation
FONDS : L'éthique, une valeur managériale

L'AMERIQUE DANS LES TÊTES

 


L'indifférence face à la faim dans le monde
Rome : Au sommet mondial de l'alimentation qui vient de s'ouvrir, il y a certaines absences "qui font du bruit".

Le directeur général de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a lancé, hier, un cri d'alarme lors de l'ouverture du second Sommet mondial de l'alimentation à Rome. Jacques Diouf a dénoncé l'indifférence face à la faim dans le monde devant une centaine de chefs d'Etats et de gouvernement.

Le directeur de la FAO a affirmé dès l'ouverture des débats, qui dureront jusqu'à jeudi, que "la faim chronique" ne rencontrait que l' "indifférence", devant les représentants des 183 pays membres de l'organisation. A l'exception de l'Italie, qui abrite le siège de la FAO depuis 1951, et du premier ministre espagnol José Maria Aznar, dont le pays assure actuellement la présidence tournante de l'Union européenne, aucun des dirigeants de pays riches n'était présent. "Il y a des absences qui font du bruit", a souligné le maire de Rome, Walter Veltroni.

Une délégation suisse est toutefois présente dans la capitale italienne. Le conseiller fédéral Pascal Couchepin interviendra aujourd'hui devant la conférence. Le professeur genevois Jean Ziegler sera également présent en tant que rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation.

La presse critique
Par ailleurs, l'actrice italienne Gina Lollobrigida et le chanteur africain Mory Kanté ont participé hier aux travaux en tant qu'ambassadeurs de bonne volonté de la FAO. "Sommet de la parlote", "festival des absents" ou "dictateurs de la faim" : le sommet a inspiré des commentaires désabusés à la presse italienne. Elle a dénoncé la présence de dirigeants mis au ban de la communauté internationale, comme le président zimbabwéen Robert Mugabe. Le pessimisme est alimenté par le peu de progrès faits depuis la Déclaration de Rome de 1996. Par ce texte, 183 Etats de la FAO s'engageaient à diviser par deux le nombre de victimes de la faim d'ici à 2015 pour ramener ce chiffre à 400 millions.

ATS, La Liberté, 11.06.2002

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Famine

Les participants au deuxième Sommet mondial de l'alimentation organisé par la FAO, qui s'est ouvert lundi avec un cri d'alarme de son directeur général, se contentent d'inviter les pays développés à respecter leurs engagements.

La faim dans le monde n'inquiète pas trop les pays riches, absents du sommet de Rome
Le deuxième Sommet mondial de l'alimentation organisé par la FAO, qui s'est ouvert lundi matin à Rome, a débuté par un cri d'alarme du directeur général de l'Organisation de l'ONU pour l'alimentation et l'agriculture. Alors que la plupart des chefs d'Etat et de gouvernement des pays riches y sont absents, Jacques Diouf a dénoncé "les promesses non maintenues" en indiquant que l'engagement pris en 1996 de réduire de moitié, c'est-à-dire à 400 millions de personnes, le nombre d'affamés dans le monde d'ici à 2015 ne sera pas respecté sans l'adoption de mesures d'urgence.
" Malheureusement, la volonté politique et les ressources financières n'ont pas été à la hauteur de la solidarité humaine ", a insisté Jacques Diouf. " Il n'y a plus de temps à perdre, 24 000 personnes meurent de faim chaque jour, a ajouté le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan. La faim dans le monde est une plaie insoutenable qui touche 800 millions de personnes, dont 300 millions d'enfants. Il faut passer des paroles aux actes. "Depuis 1996, seulement 6 millions de personnes par an ont été sauvées du fléau de la faim, contre un objectif affiché de 22 millions d'individus. A ce rythme, l'objectif fixé pour 2015 sera atteint avec quarante-cinq ans de retard", a déploré le directeur général de la FAO.
Un nouveau programme contre la faim dans le monde, qui reprend globalement les termes du document déjà adopté en 1996, a donc été approuvé lundi par acclamation. L'objectif de diviser par deux le nombre de personnes souffrant de la faim d'ici à 2015 a été réaffirmé. Le texte insiste sur la nécessité d'associer à la fois les gouvernements, les organisations internationales, la société civile et le secteur privé dans la lutte contre la faim. Le rôle de la femme, de l'école et de la FAO est mis en évidence dans une liste d'engagements très larges. "Nous savons comment lutter contre la faim en apprenant aux nécessiteux à pêcher et non en leur offrant le poisson", a par ailleurs insisté Jacques Diouf.
Mais en ce qui concerne les questions financières, rien n'a été fermement décidé. Alors que le directeur général a estimé que, pour respecter les objectifs de 2015, les pays donateurs devraient s'engager à verser 24 milliards de dollars supplémentaires par an sous forme d'aide au développement, le nouveau texte entériné à Rome se contente d'inviter les "pays développés" à respecter leurs engagements: "Pousser les pays qui ne l'ont pas encore fait à accomplir des efforts concrets pour que leur aide au développement atteigne 0,7% de leur produit national" est-il simplement indiqué. Une recommandation qui intervient alors que la tendance de la dernière décennie indique au contraire une diminution globale de l'aide aux pays pauvres.
De ce point de vue, l'absence au sommet des présidents américain et français, du chancelier allemand ou encore des premiers ministres japonais et britannique était, aux yeux de certains participants, de mauvais augure. "Il y a aujourd'hui des absences qui font beaucoup de bruits", a ainsi publiquement dénoncé le maire de Rome, Walter Veltroni. "Il est absurde qu'aux réunions du G8, les riches ne fassent pas participer les pauvres, mais il est encore plus absurde que, lorsque les pauvres du monde invitent les riches, ceux-ci désertent la réunion."
Et ce ne sont pas les promesses du chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, qui ont pu pleinement rassurer les participants. "Nous faisons tous trop peu", a reconnu le président du Conseil italien, pour l'occasion président de l'assemblée de la FAO. Après avoir affirmé que la lutte contre la faim passe aussi par l'ouverture des marchés et la lutte contre les barrières protectionnistes " afin qu'aucun pays ne reste exclu de l'économie globale ", le chef du gouvernement italien a estimé que l'aide au développement devrait représenter non pas 0,7% mais 1% du produit national des pays riches. "Un homme affamé n'est pas un homme libre", a-t-il solennellement déclaré.
Sur sa lancée, Silvio Berlusconi a également souhaité que l'objectif de lutte contre la faim à l'horizon 2015 soit "plus ambitieux": "C'est comme lorsque l'on va à l'école et qu'on vise une note de 8 sur 10. Pour être sûr de l'atteindre, il faut viser plus haut." Reste que l'Italie est aujourd'hui l'un des pays les moins généreux en termes de lutte contre la pauvreté. Chaque Danois verse 337 dollars par an pour les pays pauvres contre une moyenne de 29 dollars par Italien. Au total, Rome consacre tout juste 0,13% de son PIB à l'aide au développement, à peine mieux que les Etats-Unis.

Eric Jozsef, Le Temps, 12.06.2002

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La famine qui sévit en Afrique australe n'est pas la dernière…
Les calamités naturelles et les mauvaises politiques ne sont pas les seules coupables. La FAO n'a pas les moyens d'assurer la sécurité alimentaire dans le monde.

La sécheresse et les inondations sont responsables de la famine qui menace près de 13 millions de personnes en Afrique australe. Mais elles ne sont de loin pas les seules raisons du désastre. La guerre, l'instabilité politique, le sida, qui a brisé le système de la famille étendue, et surtout les mauvais choix politiques sont tout autant coupables. La preuve, l'Afrique du Sud et le Botswana, deux pays relativement bien dirigés, ont traversé les mêmes calamités mais ne subissent pas les mêmes conséquences que leurs voisins.
L'Angola, potentiellement le pays le plus riche du continent noir, sort péniblement d'une longue guerre dévastatrice. Les dizaines de milliers de personnes déplacées sont maintenant habituées à survivre avec des rations distribuées par les organisations internationales. Le gouvernement (actuellement mêlé à une affaire de millions placés dans des banques étrangères) n'hésite pas à puiser dans l'aide étrangère pour nourrir ses soldats et ses partisans, au mépris d'une politique agricole.
Vaste pays aux terres fertiles, la Zambie était jadis connue comme le grenier de la région. A présent, il n'est pas inhabituel que des montagnes de graines de maïs pourrissent à ciel ouvert dans une région alors que la famine tue quelques kilomètres plus loin. La gestion des stocks est tout aussi scandaleuse au Malawi. L'an dernier, 167'000 tonnes de céréales ont mystérieusement disparu des greniers d'Etat!
Au Zimbabwe, c'est plus flagrant. Le président Mugabe a beau justifier la redistribution arbitraire et désordonnée des terres, les conséquences sont là: la production céréalière, 1,8 million de tonnes pour une année normale, a chuté à 480'000 tonnes à la dernière récolte.
Dans les causes de cette catastrophe africaine, il y a de quoi disculper la FAO. Mais force est de constater que cette organisation a largement failli dans sa tâche d'assurer la sécurité alimentaire dans les pays à risque, notamment par le développement des systèmes d'irrigation, d'espèces résistantes aux maladies, de variétés aux rendements élevés et par la mise à disposition de crédits pour moderniser l'agriculture. Il y a six ans, le premier sommet avait adopté des résolutions pour répondre à ces besoins. Elles sont restées lettre morte, faute de moyens. Et, c'est sûr, les moyens ne seront pas plus nombreux ces prochaines années.
L'aide des pays riches prend une autre forme : les grands producteurs agricoles européens et surtout américains acheminent de quoi nourrir les affamés. Produits à coups de milliards de subventions, leurs excédents agricoles trouvent ainsi un beau débouché. En présentant le US Farm Bill le mois dernier, le président Bush a d'ailleurs précisé que les agriculteurs américains devaient être concurrents dans le marché de l'aide alimentaire. Un marché qui, pour les raisons évoquées ci-dessus, restera encore longtemps florissant.

Ram, Etwareea, Le Temps, 12.06.2002

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L'arme de la mondialisation

Sentez-vous l'haleine du Thaïlandais sur votre nuque ? Entendez-vous, dans nos campagnes, mugir le Chinois ? Ne parlons pas du Coréen, du Polonais et bientôt du Marocain… Faudra se méfier bientôt de l'Africain du Sud… Oui, le monde est ouvert. Celui que je croyais à des milliers de kilomètres est mon proche voisin, qui vient renifler mon boulot. Depuis la chute du Mur, la mondialisation à la mode néolibérale est en marche. La merveilleuse mondialisation, avec les bouquets numériques, l'explosion de la communication, les marchés financiers en continu, la Bourse sur Internet, et tous les paradis, surtout fiscaux, à tous les coins de rue.
La mondialisation… Un gaz euphorisant. L'alcool qu'on distribuait dans les tranchées. Un beau mot en tout cas, qui évoque la citoyenneté mondiale.
Citoyens du monde ? Qui plus que les auteurs de ce livre se sentent citoyens du monde, partout sur la boule bleue ? Mais la mondialisation racontée par les libéraux, ce n'est pas la liberté, l'égalité et la fraternité du Turc et du Kurde, du Palestinien et de l'Israélien, ou du Chinois et de l'Africain, c'est le contraire: c'est l'asservissement et la guerre des uns contre les autres.

Le destin
La mondialisation sauce libérale est une des figures de la guerre économique comme destin. Une manière de dire " la guerre économique perpétuelle est votre fatum ". Destin oppressant. Pression inexorable. Attaque perpétuellement renouvelée. La mondialisation est une volée incessante de coups de fouet ou de baïonnette dans le dos pour nous faire avancer. Nous sommes dans la bataille de la mondialisation. Il faut vaincre ou mourir. Ou les deux.
La " crise ", c'était un peu ringard. Dans les années 80, les patrons avaient récupéré le terme des prophètes de l'inexorable crise du capitalisme pour le crier encore plus fort : " Oui ! Bonne idée ! La crise comme vous dites ! C'est pas nous qui vous licencions, c'est la crise ! " Mais la crise - ça sert toujours : vous trouverez toujours un patron ou un homme politique pour vous agiter la crise avec votre feuille de route -, ça faisait un peu défaitiste. Tandis que la " mondialisation " … Ah ! la Terre… Et bientôt la galaxie ! Et bientôt l'univers ! En voilà de l'avenir. Du progrès inéluctable. De l'optimisme. Du développement bienfaisant. De la grotte au village, puis à la ville, puis à la nation, puis au monde. Le village mondial, banal, ennuyeux et contrôlé comme un village au fond, où tout se sait sur tout le monde à tout moment, avec le radotage généralisé de la télé, forme suprême du commérage, mais que voulez-vous ? c'est la mondialisation… le village mondial avec son idiot et son ravi, Minc et Sorman. Vous ne voudriez pas revenir à l'âge des cavernes tout de même ? Au temps où la forêt s'appelait le monde, comme pour les tribus d'Amazonie ? Vous êtes mieux que les Indiens ? Oui ? Alors, à l'attaque ! Le monde est à vous. De toute façon, c'est la vie : vos jeans vendus par des commerciaux français se fabriquent en Tunisie, avec des machines montées par des ordinateurs faits en Corée, programmées par des ingénieurs pakistanais.
La mondialisation est inéluctable. Comme la dérive des continents. Peu importe qu'elle progresse sous l'effet de changements institutionnels soigneusement programmés dans les institutions spécialisées dans la déréglementation comme l'OMC ou la Commission européenne.
Si vous êtes contre la mondialisation vous êtes contre l'international. Humains d'abord, tous unis. Allons camarades, c'est pas vous qui allez être contre l'abolition des frontières, non ? Tous pareils, et d'abord tous macdonalisés avec une pincée de sitcom à rires préenregistrés en guise de culture. On bosse et on rit aux ordres.
La mondialisation, comble de la modernité ! Mais on rêve ou quoi ? On n'a jamais lu Marx, qui envisageait déjà un monopole mondial dans chaque branche industrielle, et la conquête par la bourgeoisie et le marché de toute activité humaine, de tout interstice de la vie ? La mercantilisation de tout ce qui existe dans un espace planétaire totalement unifié ? On ne sait pas - Marx encore - que le capitalisme uniformise le monde avant de le détruire, à moins qu'il ne disparaisse lui-même au terme de cette unification ? Jamais lu Braudel, qui conte que le capital fut toujours international, apatride, sans frontières, sans âme et sans émois, financier avant que d'être industriel ? Qu'est-ce que c'est que cette redécouverte de l'eau chaude ?
D'abord, la mondialisation n'est pas celle des échanges, ce qu'on voudrait nous faire croire (" le commerce qui libère les peuples et les rend pacifiques, etc. "), mais celle des opérations du capital, tant sous sa forme industrielle que financière. 40 % du commerce mondial est le fait d'échanges intragroupes. Au cours des décennies 80 et 90, la croissance des échanges de marchandises s'est faite à une allure modeste, en tout cas inférieure à celle des décennies 60 et 70, mais surtout très inférieure à la croissance des investissements directs à l'étranger (IDE) et à celle des revenus du capital, sans parler de celle des investissements de portefeuille sur les marchés financiers.
Oui, le capital passe les frontières… La belle affaire ! La limite du marché c'est le monde. En attendant de commercer avec les martiens. Les Phéniciens et les Grecs le savaient, qui inventèrent l'assurance, concept que n'ont jamais dépassé et ne dépasseront jamais tous les marchés dérivés ou dérivés de dérivés. La mondialisation est la tarte à la crème que les salariés prennent en pleine poire, à peine digérés les pépins de la crise. En d'autres temps on les mena au front au nom des femmes et des compagnes bientôt égorgées, maintenant on les entasse dans les aéroports avec téléphones et ordinateurs portables pour les uns, devant les ANPE pour les autres, au nom de la mondialisation.
Mais c'est inexorable, n'est-ce pas ? Le monde change, il faut changer. Il faut s'a-dap-ter. " Les Français sont-ils conscients des défis qu'apporte à leur pays et à eux-mêmes le caractère global et inexorable de la compétition présente et à venir ? " sermonne Raymond Barre du haut des pantoufles du haut fonctionnaire qu'il a toujours été. Et il ajoute : " Gardons-nous de ces accès de sensiblerie sociale ! " On ne va pas pleurnicher sur le champ d'honneur, pas vrai ?
Le plus sinistre, dans ce message fataliste, c'est qu' " il se donne les allures d'un message de libération ", en jouant sur les mots libéralisme, liberté, réforme, dérégulation, " pour présenter une restauration comme une révolution ". Présenter le modèle libéral du XIXe, Bécassine et Germinal, comme une victoire du progrès, chapeau !

La faute aux pauvres !
Autrefois le capital était stable, localisé près des mines, et les travailleurs se déplaçaient pour se faire exploiter. Des générations de paysans allaient, qui à Lille, qui à Saint-Etienne, qui à Carmaux. Autour des mines se construisaient des laminoirs et des hauts fourneaux. Et les bataillons de péquenots affluaient. Allaient au charbon pères et fils, les fils mis au boulot par les pères d'ailleurs, qui récupéraient la paye.
Maintenant le capital va chercher ses soldats. Il se déplace. Il s'installe auprès de la main-d'œuvre bon marché.
Le problème, c'est qu'il n'a plus tellement besoin de main-d'œuvre… La concurrence des pays émergents est une sornette. Les pays où prospère le quasi-esclavagisme concurrencent un pays comme la France à hauteur de 3 % de son PIB, guère plus. Mais qu'il est bon de menacer le Français du Thaïlandais ! Bosse en silence ou j'envoie fabriquer tes voitures en Corée ! Chôme sans broncher ou j'appelle l'Arabe ! Pas de boulot, mais c'est pas notre faute, c'est… la faute aux pauvres. Aux plus pauvres que vous.
La délocalisation des activités, phénomène mineur dans une économie qui est devenue une économie de services (et la France est plutôt en avance sur ce point), brièvement honteuse, fut très vite agitée comme un épouvantail, puis comme une menace par ceux qui d'ailleurs n'eurent jamais l'intention de délocaliser. Il est un proverbe économique jamais démenti : pour faire de l'argent, mieux vaut commercer avec ceux qui en ont. Il vaut mieux vendre à Rothschild qu'au malheureux du coin. Le commerce avec les pays sous-développés n'a jamais rapporté grand-chose, d'autant qu'il n'a jamais vraiment existé. Une entreprise qui exploite un gisement pétrolier en Afrique ne "commerce" pas avec ce pays, mais profite d'une avancée technologique et d'une protection militaire pour le piller. Le commerce de la France, lui, se fait avec les riches : l'Allemagne, le Japon, l'Amérique. Et de toute façon, il s'agit d'un commerce intrabranches : des Peugeot contre des Volkswagen.
La mondialisation engendre essentiellement la concurrence entre pays riches, même si les pays émergents profitent des petites mains de leurs petits esclaves pour assembler des pièces conçues par des ingénieurs des pays riches. Que la concurrence se situe aussi au niveau des ingénieurs est vrai, mais marginal ; elle menace l'ingénieur à peu près autant que l'immigré la rombière du XVIe ; Pechiney embauche toujours le centralien ou le gadzart plutôt que le Pakistanais docteur de Columbia. Qui plus est, l'industrie, qui porte la croissance des pays émergents et porta celle de l'Europe face à l'Amérique dans les années 50, est un secteur en voie de résorption contrairement au tertiaire. Il faudra quelques lustres avant que les avocats pakistanais soient compétitifs face aux lawyers américains, alors que les avocats d'affaires anglo-saxons sont déjà en train de s'associer, après un simulacre de concurrence, aux avocats d'affaires français.

Le retour au capitalisme sauvage
Qu'est donc la mondialisation, si elle n'est pas un accroissement du commerce international ? Voici. Elle est le retour à des situations d'impunité, d'opacité et d'illégalité que connaissait le capitalisme d'avant et d'entre les deux guerres et qu'il est en train de redécouvrir suite au sabordage des Etats-nations initié par ces deux docteurs Folamour que furent Ronald Reagan et Margaret Thatcher. L'une des grandes forces des propagandistes de la mondialisation comme manifestation du Saint-Esprit fut, insistons, d'entretenir la confusion entre mondialisation et liberté du commerce.
La mondialisation est d'abord une nouvelle organisation du travail de l'entreprise capitaliste au niveau mondial. Ce ne sont plus les Etats qui commercent, mais les ateliers de l'entreprise mondiale, la " World Company ", qui fait circuler ses produits finis ou semi-finis entre l'Angleterre, la France, l'Allemagne, etc. Comme le dit le patron d'un des plus grands groupes européens, c'est " la liberté pour son groupe de s'implanter où il veut, le temps qu'il veut, pour produire ce qu'il veut, en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit de travail et de conventions sociales ". Au moins c'est clair. Il s'agit de tirer parti de toute opportunité (productive, commerciale, financière) quelle que soit sa localisation géographique. La mondialisation est donc un phénomène spéculatif : je gagne de l'argent car je peux acheter moins cher ici le même facteur que je vais revendre là-bas. En l'occurrence, le travail. Or, qu'est-ce qui rend le travail onéreux ? Sa protection. La mondialisation est donc inséparable d'un mouvement de destruction de la protection sociale, de généralisation du chômage de masse et d'alignement des conditions de salaire et de travail sur les pays où la main d'œuvre est la plus exploitée.
Le mouvement de mondialisation fait penser à celui des enclosures qui précéda la révolution industrielle, terrible, inéluctable, et qui jeta des millions de pauvres vers les usines naissantes. Les enclosures délimitèrent des propriétés, supprimèrent les pâturages communaux, ruinèrent les plus pauvres, incapables de clôturer leurs champs d'une part et de continuer à profiter des pacages collectifs d'autre part. Ce fut un vaste mouvement de destruction du collectif et de transformation de ce collectif en propriété privée.
La mondialisation est la suppression sur tous les coins de la terre de l'Etat-providence, qui protégeait les plus faibles et les classes moyennes. L'Etat-providence est un phénomène collectif (la Sécu, l'Education nationale…) né de deux guerres mondiales. La mondialisation brise ce collectif. En échange, chacun " clôture " son champ : à chacun ses assurances privées, sa Sécu privée, sa médecine privée, son éducation privée et bientôt sa police privée. Les fonds de pension sont un merveilleux exemple de " clôture " de la retraite, autrefois bien collectif, c'est-à-dire financé par la collectivité. A chacun sa retraite, pour le plus grand bonheur des marchés financiers abreuvés par les fonds de pension. Et pour le plus grand bonheur de la World Company.

La World Company en campagne
La World Company n'est pas bête et méchante, elle est intelligente, brutale et cynique.
Qu'elle déteste l'Etat-providence et le droit du travail largement nés des deux guerres mondiales (pas des guerres " propres " comme la guerre du Golfe menée par elle, où les morts furent enfouis sous du sable avant que de combattre) est une évidence qui ne doit pas faire oublier qu'elle en appelle à l'Etat dès que ses intérêts sont menacés. Elle déteste l'Etat-providence et adore l'Etat-subside et l'Etat-gros bâton : au Conseil de sécurité, qui hésitait à adopter une résolution contre l'Irak, l'ambassadeur Madeleine Allbright déclara que " les Etats-Unis continueront à agir multilatéralement quand ils le peuvent, et unilatéralement comme ils le doivent ". Rompez.
Par la bouche du sénateur Newt Gingrich d'Atlanta, l'un des élus les plus conservateurs et les plus brutaux du Congrès, qui en " a marre d'avoir l'Etat sur le dos ", la World Company réclame un " nouveau contrat pour l'Amérique " fondé sur une application subtile de la notion de marché : protection de l'Etat et subventions publiques pour les riches, discipline de marché pour les pauvres, c'est-à-dire restrictions dans les dépenses sociales et abolition des indemnisations ; allégements fiscaux, règles favorables à l'amortissement et, au passage, subventions en matière de Recherche-Développement. A l'opposé du " doux commerce " de Montesquieu, la mondialisation est la mise en coupe du travail, du savoir-faire, des technologies et de tous les avantages comparatifs locaux, nationaux, régionaux au profit d'un centre organisé dans la " Triade " (Etats-Unis, Japon, Europe).
La caractéristique essentielle de la mondialisation n'est donc pas le commerce, comme le serine la vulgate libérale, mais l'organisation concertée au niveau mondial des grands oligopoles. La World Company s'organise au niveau mondial pour répondre à la fixité du facteur travail et jouer sur les discriminations de législation, en luttant inlassablement pour leur abolition. Tout est axé sur la télématique et la mobilité. Il faut mettre en concurrence les différences dans le prix de la force de travail d'un pays et, au besoin, entre pays ou entre parties du monde. Cette adaptation que réalisait autrefois la migration de " l'armée de réserve ", c'est maintenant la firme multinationale qui la sollicite par sa présence infatigable sur les lieux où elle peut capter du profit. Pour cela elle utilise systématiquement les avantages de la télématique : éclatement des procès de travail, appel au travail à domicile, comme à l'aube du capitalisme, délocalisation des tâches routinières à des milliers de kilomètres, fabrication à " flux tendus " (pas de stock), raccourcissement des délais de livraison, diminution des délais de facturation, appel méthodique à la sous-traitance et à l'intérim (" externalisation des coûts " sur les intérimaires ou les sous-traitants, qui jouent le rôle d'amortisseurs ou de filet de sécurité en cas de baisse d'activité).
La World Company, présente partout, reliée à elle-même en temps réel, peut jouer immédiatement sur des différences de coût, de délai, de législation. Elle ferme Vilvorde en Belgique dont la peinture est encore fraîche parce qu'elle augmente les cadences à Madrid.
Cette " armée de réserve " qui migrait d'un centre industriel à l'autre, voilà qu'on la sollicite maintenant sur place ! Au combat, braves gens !
Si le commerce n'est pas la caractéristique de la mondialisation, l'investissement direct à l'étranger (IDE) explose. Les IDE augmentent très fortement depuis 1985, alors que les échanges extérieurs progressent exactement comme le PIB mondial.
Ils se font dans la " Triade " avec quelques miettes pour les pays émergents (ces soutiers de la croissance qui menacent à peu près les pays riches comme l'épicier arabe, ouvert 24 heures sur 24, menace Carrefour), en abandonnant, comme autant de déchets ou de blessés pendant que l'armée avance, les pays les plus démunis. Les pays pauvres sont les bernés de la mondialisation. De pauvres ils deviennent des exclus et des clochards. Pourquoi ? Parce que les échanges et les investissements concernent désormais les services et particulièrement les services financiers. Alors, les noix de coco…
La World Company est un agglomérat de l'industrie et de la finance prenant généralement la forme d'un holding, mais obéissant d'abord à une logique financière. Ses investissements impliquent une mixité des capitaux. Le bon temps des " noyaux durs ", qui préservaient soi-disant le caractère français du capitalisme au moment des privatisations de 1986 et permettaient surtout aux copains du ministre de la Privatisation de s'engraisser copieusement des dépouilles publiques, est complètement dépassé. Quand M. Suard menaçait en public, à la télé, de déménager de France le siège de l'entreprise Alcatel qu'on lui avait fraîchement privatisée, au motif qu'on lui cherchait mesquine querelle d'avoir effectué, pour quelques misérables millions de francs, des travaux de plomberie ou d'électricité dans ses modestes appartements, il se moquait du monde. Sa firme était déjà organisée au niveau mondial et peu importe qu'elle siège à Paris, New York ou, pour une bonne part de sa facturation, aux îles Caïmans.

La Sainte-Concurrence
Et Dieu dans tout ça, pardon, la Sainte-Concurrence ? Eh bien, comme souvent, Dieu reste au ciel des banalités libérales. La World Company n'aime pas la concurrence. Elle laisse ça aux sous-traitants, aux PME-PMI, et surtout aux salariés : plus ils se concurrencent, plus ils la laissent en paix. La World Company aime les alliances soit de coopération directe, soit de non-agression. On ne compte plus les pactes occultes révélés de temps en temps par la presse dans le partage amiable des marchés publics. Aussi fréquents sont les accords de coopération, tacites ou concrets, dans les marchés privés. " Les firmes ne réagissent plus à des forces impersonnelles, en provenance des marchés, mais personnellement et directement à leurs rivaux. " Ce phénomène traduit bien la nature de la concurrence soi-disant " atomistique " : une négociation de grand feudataire à grand feudataire, de seigneur à seigneur dans une interminable guerre de cent ans. L'oligopole est un lieu de collaboration autant que de concurrence entre groupes. Microsoft vient de négocier avec Apple. A quoi bon s'épuiser ? Que s'épuisent les cadres, les ouvriers et les sous-traitants de l'un et de l'autre ! La guerre a rarement fait disparaître les puissants, si elle a toujours saigné les pays.
Les grands féodaux, les firmes multinationales sont les grands profiteurs de la mondialisation. La part des 100 premières multinationales dans la richesse mondiale augmente par rapport à ce qu'elle était il y a trente ans. Elles concluent des alliances et se partagent l'acquis de façon à ne plus laisser entrer de trouble-fête de taille plus modeste dans leurs champs clôturés. L'un des mythes les plus incroyablement mensongers destinés aux pauvres bougres qui font la queue pour se faire embaucher à la porte des grands domaines est celui de " la concurrence qui concerne tout le monde ". La concurrence n'existe surtout que pour les moyens, les petits, les pauvres, les salariés, les sous-traitants, bref, les éternels grugés du front. La grande force des multinationales est de se faire concurrence par le truchement des petits, comme d'ailleurs tous les maréchaux depuis Mac-Mahon, avant de mourir dans leur lit le sabre de bois à la main, se sont fait la guerre par le biais des paysans ou des ouvriers français qui se crurent ennemis des paysans et ouvriers allemands. Tant qu'elles le peuvent, c'est-à-dire la plupart du temps, les multinationales se partagent le butin envoient la piétaille au casse-pipe. Il n'y a guère que sur les nouveaux marchés, qu'elles ébauchent une vague pavane concurrentielle, quelques ronds de jambe devant le marché.
Par exemple, la Générale des Eaux et la Lyonnaise des Eaux courent un peu pour se placer sur le nouveau marché des bouquets numériques, du câble et autres merveilles de la communication de masse. Ou bien elles trottinent vers le marché de la dépollution dans les pays du tiers monde et d'Asie. Mais la règle est de ne pas s'affronter directement. Tu vas en Amérique du Sud ? Je vais en Asie. Tu vas vers l'Ouest ? Je pars à l'Est. Le marché mondial de l'eau - l'enjeu probable du début du prochain millénaire - est une merveille de pseudo-concurrence et de vraie coopération. Je te laisse Toulouse, je prends Bordeaux, et nous partageons Paris. Tu pars au Maroc et en Asie, moi je prends le Brésil et je vais faire un tour en Angleterre où se dépèce en ce moment du bon service public. Nil novi sub sole : pendant la Grande Guerre on évita soigneusement de bombarder les aciéries de part et d'autres du Rhin pendant qu'on s'égorgeait dans les tranchées.
Et l'IDE, s'il le faut, devient " investissement croisé " : 5 % de ton capital, contre 5 % du mien, et on ne va pas se faire la guerre, mieux vaut laisser ça aux cadres " surbookés " qui s'excitent et se battent de peur de ne pas en faire assez. France Télécom et Deutsche Telekom vont échanger 10 % de leur capital au 1er janvier 98, date où leur concurrence devient effective… Les généraux pactisent, les troupes s'épuisent. On boit au grand état-major, et on trinque au stress dans les bureaux ou à l'ANPE, où l'on goûte de ce bon mélange que les seigneurs de la guerre appellent " compétitivité ". La trouille est le facteur de combativité salarié, comme la gnole fut celui du paysan de 20 ans tiré de sa campagne pour crever dans les tranchées. " Le profit profite à tous ", " La concurrence profite à tout le monde "…
Comme la guerre, la concurrence profite aux généraux et aux marchands de canons. Elle enterre les autres.

A l'assaut de la forteresse sociale
La firme poursuit un but unique et obsessionnel : tourner la législation du travail en attendant de la détruire. Autrefois, les pays pouvaient lutter conte le chômage par le biais de mesures de protection douanières ou législatives, ou en jouant sur la parité des monnaies. C'est fini. La mobilité du capital permet aux entreprises de contraindre les pays à aligner leur protection sociale à la baisse. Autrefois, les Etats fixaient le prix de l'argent, taux d'intérêt et parités des monnaies. C'est fini. Désormais les marchés fixent à nouveau les parités des monnaies et les taux d'intérêt comme à l'aube du capitalisme. Autrefois, les Etats régulaient l'utilisation et le prix du travail via la protection sociale. C'est fini. La mondialisation est un mouvement unique de réaction, de retour à l'ordre (ou plutôt au désordre) ancien, de libération et d'affranchissement de toutes les institutions qui bridaient la tyrannie aveugle des firmes. L'Organisation mondiale du commerce (OMC) qui succède en 1995 au GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) a pour but avoué, selon les propres termes de Renato Ruggero, son directeur général, la " constitution d'une économie globale unique ". Un supermarché mondial. Un centre commercial mondialisé. Carrefour et sa vie radieuse et positive à l'échelle planétaire. Le Multilateral Agreement on Investment (Accord multilatéral sur l'investissement, AMI) n'en est pas un. Il s'agit de négociations menées sous l'égide du Council for International Business des Etats-Unis, avec l'appui logistique de ce formidable outil de propagande et bureau de décervelage qu'est l'OCDE.
L'AMI permettra aux investisseurs d'agir sans qu'aucune règle, contrainte ou loi nationale puisse lui être opposée. Le futur traité, prévu pour vingt ans, limitera le droit d'expropriation ou de nationalisation, soumettra les entreprises non pas au droit des Etats mais au droit commercial international, bref, ravalera les Etats au rang de sous-traitants des entreprises et promouvra celles-ci au rang de nations. Il est vrai qu'elles sont déjà largement au-dessus des nations, puisque sur les 100 premières puissances économiques du monde, 51 sont des multinationales ; General Motors, par exemple, réalise un chiffre d'affaires supérieur au PIB du Danemark. L'AMI, négocié comme s'il s'agissait de secrets nucléaires (et il s'agit bien d'une bombe antisociale), va permettre aux investisseurs transnationaux de vendre, d'acheter et de déplacer des entreprises sans aucune restriction. Tout ce qui est impôt, subvention, exigence d'emploi des collectivités territoriales et nationales, exigence en matière de pollution va devenir non-droit. " Economie mondiale unique "…
Les nigauds qui voient dans le marché mondial uniformisé une sorte de monde enfin unifié, " homogène ", " fraternel ", n'ont rien compris à ce qu'étaient les guerres féodales interminables qui saignaient autrefois des pays comme le Japon, la Chine ou la France du Moyen Age : des batailles de Grandes Compagnies, au nom si juste, pour dépecer un pays sans autorité centrale, tailler et saigner des paysans " homogènes " et " fraternels ". La World Company n'est que la " Grande Compagnie " du temps des croisades, passablement cruelle. Ce qui est bon pour General Motors est vraiment mauvais pour les poumons. Quant à ce qui est bon pour Renault, c'est mauvais pour l'emploi.

Chair à canon
Le mouvement de la mondialisation est excluant : aux miséreux sur les trottoirs de Paris, répondent les miséreux dans le concert des nations. " À l'exception de quelques NPI qui avaient franchi avant 1980 un seuil de développement industriel leur permettant de suivre les changements dans la productivité de travail et de demeurer compétitifs, ainsi que d'un petit nombre de pays en voie de développement est en cours. " Ces pays ne présentent plus aucun intérêt. Ni économique ni stratégique en raison de la fin de la guerre froide. Ce sont des fardeaux. Des clochards de la taille d'une nation. Que peuvent-ils nous donner nuque ? Les cornes des quinze derniers rhinocéros ? Du café ? Ça ne vaut plus rien. Du pétrole ? On en trouve partout. Des petits garçons et des petites filles ? Faudra compter avec la concurrence des pays de l'Est. Des organes, des reins, des cornées ? Des atolls à bétonner ? Il n'en reste plus.
Le seul intérêt de ces " nouvelles zones de pauvreté " (rhétorique de la Banque mondiale), c'est qu'elles peuvent peut-être servir un jour de dépotoirs. Contre quelques pièces jaunes, on pourrait peut-être leur fourguer nos déchets nucléaires, pourquoi pas ? On a toujours trouvé des affamés pour travailler sans filet, des puisatiers, des ramoneurs, des couvreurs et même des maçons pour le sarcophage de Tchernobyl. On trouvera bien des gardiens de déchets nucléaires.
Croire que le marché mondial et la flexibilité vont enfin enrichir le monde est une baliverne : à l'aube du capitalisme, au moment où l'espace des nations s'unifiait économiquement, certaines régions s'enrichissaient relativement (le Nord et la Lorraine en France) et d'autres s'appauvrissaient (la Bretagne et le Sud-Ouest). Unification économique n'a jamais signifié unification de la richesse, sauf quand l'Etat s'en est mêlé pour redistribuer. Aujourd'hui, la mondialisation est concomitante d'un accroissement des inégalités des fortunes et des revenus et d'un phénomène de ghettoïsation sans précédent : resurgissent dans des pays comme la France les analphabètes, les pauvres, les clochards des trottoirs et les petits métiers des carrefours (laveurs de voitures et mendiants) que l'on croyait réservés définitivement au tiers monde. La mondialisation n'est qu'une tiers-mondialisation des nations : quelques riches, beaucoup de pauvres, et entre les deux des policiers au mieux, des escadrons de la mort au pire. On voit mal comment le mouvement de ghettoïsation des cités radieuses construites dans les années 60 pourrait s'inverser grâce à l'appauvrissement d'une partie des classes moyennes encore préservées, classes qui sont encore le tampon entre les très pauvres et les très riches et dont MM. Minc et Pineau-Valencienne réclament la disparition, pardon, la " flexibilisation " à grands cris. Il est en revanche certain que de cette " flexibilisation " sortira encore plus de profits pour l'entreprise de M. Pineau-Valencienne qui en regorge. Ce M. Pineau a raison, de son point de vue, de vouloir ajouter du lard à sa graisse puis du beurre à son lard. C'est humain. Qu'il doive " dégraisser " ailleurs pour cela est aussi une évidence.

Tous contre tous
Mais pourquoi la mondialisation porte-t-elle la différenciation autant que l'unification, la fragmentation et la marchandisation, l'uniformisation par l'argent autant que la séparation et la création d'inégalités ? Pourquoi la mondialisation élève-t-elle autant de barrières identitaires et de murs d'inégalités qu'elle brise de protections ?
Tout le paradoxe de la spéculation et de la concurrence est là. Il n'existe de profit possible que s'il y a différence entre l'achat et la revente, les travaux et les marchandises achetés ou les clients sollicités par l'un ou l'autre. La grande entreprise transnationale recherche les disparités (fabriquer en Tunisie pour revendre en France plutôt qu'elle ne fabrique en France pour revendre en France), sinon les crée (inventer des produits à fabriquer en Tunisie pour revendre en France ou l'inverse). Si l'on considère l'aspect " création ", les marchés financiers dérivés ne sont qu'un phénomène de création de produits nouveaux pour favoriser l'émergence de profits.
La " désétatisation ", la destruction de l'Etat-providence sont autant de phénomènes de désintégration et de fragmentation. L'Etat-providence était un facteur d'intégration et de résolution des conflits. Là où l'Etat disparaît, la fièvre identitaire fait des ravages: les groupes apparaissent (Français de souche, immigrés, fonctionnaires, salariés du privé, paysans, catholiques, musulmans, etc.) et la vendetta menace. Lorsque les groupes contrôlent les quartiers dans les zones d'exclusion urbaine, sous l'œil intéressé de la mafia, c'est que le marché a triomphé. La mondialisation engendre l'" inégalité " et l'" identité ". Je suis exclu ? Je deviens " fou de Dieu ".
La guerre exige des combattants: des Français et des Allemands. La guerre économique aussi. Il est impératif pour la guerre économique de trouver des sous-catégories: socioprofessionnelles, ethniques, d'âge, de sexe, ou d'autre chose. La guerre économique ne peut exister dans un espace unifié. Voilà pourquoi la mondialisation est porteuse de la plus terrible des guerres, celle de tous contre tous. La guerre civile généralisée. Et voilà pourquoi " mondialisation et universalité ne vont pas de pair, elles seraient plutôt exclusives l'une de l'autre. La mondialisation est celle des techniques, du marché, du tourisme, de l'information. L'universalité est celle des valeurs, des droits de l'homme, des libertés, de la culture, de la démocratie. La mondialisation semble irréversible, l'universel serait plutôt en voie de disparition ".
Un des paradoxes les plus troublants de la mondialisation est qu'elle entraîne simultanément l'uniformisation du monde (le bazar culturel mondialisé, Coca-Cola, Dynasty et les amours de Stéphanie de Monaco, l'anglais réduit à 50 mots, disons 100) et un cloisonnement des hommes. Car le marché mondial exige la guerre entre chaque catégorie socioprofessionnelle (paysans, fonctionnaires, sous-cadres, cadres, retraités, actifs…) entre chaque ville (ce qui est bon pour Flins n'est pas bon pour Villorde), entre les régions, les races, les sexes, sur fond de discrimination de plus en plus grande. Qu'est-ce qui développe la haine raciale, sinon le chômage ? Qu'est-ce qui créera, bientôt, la guerre de l'eau - entre villes et campagnes, paysans et citadins, citadins et industriels, habitants des zones sèches et des zones humides - sinon la rareté de l'eau ? Raconter aux paysans que les fonctionnaires sont des nantis, aux citadins que les paysans sont des empoisonneurs, et à tout le monde que tout le monde est privilégié, même les chômeurs, qui ont des allocs, sans travailler -, que l'un est privilégié en matière de RMI, l'autre en matière d'école, et un troisième en matière de santé (pourquoi pas en matière de vie ? ça viendra: " Vous êtes vivant ? vous êtes privilégié ! "), prépare une guerre de tous contre tous pour le profit d'un tout petit nombre. Battez-vous à la porte d'usines qui n'ont même plus besoin de vous.
Le marché mondial, c'est aussi le dualisme, le limes pour éviter un jour que les Chinois n'osent vouloir le modèle de consommation occidental (comment pourraient-ils avoir chacun une voiture sans détruire la planète ? même les Américains, grands pollueurs devant l'éternel, commencent à en prendre conscience), la séparation définitive du monde entre ceux qui continueront à se gaver dans la frustration perpétuellement renouvelée et les autres. C'est les barbelés autour des cités privées des Etats-Unis. Quelques bunkers et d'immenses zones en dehors de la loi. La voilà l'uniformisation par le marché: tous égaux dans le non-droit. Chacun pour soi et la mafia pour tous.
Fonctionnant à l'exclusion, la mondialisation ne permet même pas aux perdants d'accéder à l'assistance, ne disons pas bien-être minimal. Fondée sur l'utilisation forcenée de la nature et le pillage des ressources naturelles, elle interdit l'universalisation du développement. Enfin, " elle ne peut fonctionner que si les acteurs ont une morale contraire à celle qu'elle propage ".
Cela vaut trois secondes d'attention. Que la société du spectacle soit une société du mensonge est une banalité de base. Mais que le capitalisme ne perdure que parce qu'il a " hérité d'une série de types anthropologiques qu'il n'a pu créer lui-même: des juges incorruptibles, des fonctionnaires intègres ou des ouvriers qualifiés ", est plus intéressant. Ces gens, auxquels on peut ajouter l'éducateur compétent, le politique honnête, le journaliste scrupuleux et d'autres, comme l'architecte soucieux d'esthétique, obéissent à des valeurs précapitalistes: honnêteté, service de l'Etat, amour du travail bien fait ou de la belle ouvrage, bref, des valeurs obsolètes et dérisoires dans nos sociétés du tout-en-toc, où un homme politique intègre est un peu ridicule, surtout s'il ne passe pas beaucoup à la télé.

L'emplois à la trappe
Mais tout de même, la mondialisation, ça crée des emplois, non ? Regardez les Etats-Unis…
Les Etats-Unis créent des emplois pendant que l'Europe crée du chômage est du même tabac que dire que Renault-Etats-Unis crée des emplois pendant que Renault-Europe en détruit. En passant sur le fait que les chômeurs n'existent pas aux Etats-Unis car ils sont, là-bas, baptisés " pauvres ", les destructions d'emplois sont supérieures dans le monde aux créations, parce que la grande entreprise a désormais organisé son travail à l'échelle du monde. Elle peut s'assurer des économies d'échelle grâce à la sélection des sites de production et aux relations de sous-traitance organisées dans plusieurs pays. Les acquisitions-fusions transfrontières permettent de gagner des parts de marché mondial sans avoir à faire d'investissements nouveaux créateurs d'emplois. Renault-Vilvorde était un investissement " à l'ancienne ", un peu stupide car créateur d'emplois précisément. L'investissement moderne, baptisé, nous l'avons vu, investissement direct à l'étranger (IDE), est une fusion-acquisition permettant de valoriser ce qui existe en s'appuyant sur de la sous-traitance et en " dégraissant " au maximum. Une " réorganisation-dégraissage " transfrontière. Le contraire du bon vieil investissement de croissance des Trente Glorieuses. L'IDE donne la priorité à la restructuration, à la sélectivité dans le choix des sites (surenchères aux subventions, aux exonérations fiscales et aux dérogations au droit du travail), bref, à la " rationalisation ". Ce n'est plus le " tout ce qui est réel est flexible, adaptation et dégraissage " de M. Minc. Chaque époque a ses penseurs.

La tiers-mondialisation du monde
Ainsi, " après avoir détruit la paysannerie et une large partie de l'artisanat urbain, désertifié des régions entières, fait appel à l'armée industrielle de réserve des travailleurs immigrés, créé des concentrations urbaines et ingérables ", le libéralisme (le marché, le capitalisme, la libre entreprise, que préférez-vous ?) est en train de refuser aux damnés de la terre le droit d'être exploités. Ce n'est même pas les Temps modernes, Charlot dans les rouages de la Grande Machine, Taylor et les cadences infernales, le stress de cet imbécile suprême des temps modernes, le cadre, pour éponger sa paye dans un supermarché avant de finir, vite fait bien oublié, dans un fourgon mortuaire perdu dans un embouteillage; c'est encore moins. Vous n'étiez rien, vous serez moins que rien. Vous viviez comme des bêtes, vous survivrez comme des épaves, avec pour horizon le meilleur des mondes numériques de M. Bill Gates. Mais attention, il ne faut pas espérer de secours, de subsides, les allocations créent les chômeurs et les paresseux. Vous serez exclus, mais pointez quand même à l'ANPE. Il n'y a pas de travail, mais pas question de réclamer autre chose que ce qu'on ne peut pas vous donner. Crevez, mais dans la liste d'attente pour participer à la guerre économique.
Lorsqu'il visite un pays du tiers monde, la chose à laquelle s'habitue le plus vite M. Français-Moyen est la misère. Il la voit à l'aéroport, dans les rues, à la porte de son hôtel, aux vitres de sa voiture climatisée, puis il ne la voit plus. Pourquoi M. Pineau-Valencienne ou M. Minc verraient-ils la misère croissante en France ? La paupérisation du Français moyen ? Le Français moyen s'habitue à la misère du tiers monde, le nanti moyen s'habitue aux statistiques croissantes du chômage. De toute façon, on saura quoi faire tôt ou tard des chômeurs. Des milices par exemple. Car qui nierait que l'" insécurité soit croissante " ? Ah ! tiens… Le " doux commerce " de Montesquieu engendrerait de l'insécurité croissante ?
Pas encore, mais certainement une tiers-mondialisation croissante. Que l'Europe soit en voie de tiers-mondisation n'échappe qu'aux barricadés de Neuilly. Quel est le grand événement de cette fin de siècle ? La chute du Mur ? Internet, cette pseudobibliothèque pour redoublants d'un bac informatique, le Sida, la vache folle, Lady Di ? Le grand événement de cette fin de siècle est la clochardisation de la Grande-Bretagne. Mais les hérauts de la guerre économique nous somment de choisir: ou le bonheur de la modernité dans l'abondance de pénuries renouvelées ad vitam aeternam - la rareté éternellement organisée, l'essence de l'économie politique - ou l'apathie du tiers monde. Eh bien, nous aurons le pire des deux: les antibiotiques inefficaces, l'obésité comme principe de vie, des bouquets numériques à mille chaînes identiques et débiles aux mégapoles hypertrophiées, avec en prime les ghettos et les bidonvilles.

Le sabordage des politiques
La mondialisation est indissociable de l'affranchissement du capital financier de toutes les institutions qui encadraient ses opérations, affranchissement réalisé de façon parfaitement consciente par les Etats-Unis, puis par la Grande-Bretagne, pays historiquement leader en matière de finance internationale. Construites en deux siècles (ce n'est qu'en 1936 que la Banque de France sera, enfin, sous tutelle du pouvoir politique), elles seront liquidées en moins de deux décennies.
Tout commence en 1971, quand les Etats-Unis décident de ne pas solder les dettes de la guerre qu'ils mènent au Viêt-nam. Méthode: on supprime le système de Bretton Woods qui encadre les monnaies par rapport au dollar et le dollar vis-à-vis de l'or. L'explosion du marché de l'eurodollar (le dollar créé hors territoire américain et localisé, au début, à Londres) autorise les banques à entrer dans un mouvement d'affranchissement par rapport aux Banques centrales qui s'achève aujourd'hui. La guerre du Kippour et le quadruplement du prix du pétrole permettent aux banques de recycler auprès du tiers monde les pétrodollars, catastrophe financière dont ils ne se sont pas encore remis. Les narcodollars se ruent sur les marchés monétaires et financiers internationaux pour y côtoyer les pétrodollars et plus généralement toutes les devises qui circulent " hors bilan ". Une centaine de banques traitent des devises en 1973 sur un marché totalement privé, des milliers aujourd'hui, en tête desquelles les 50 plus grosses banques des pays riches, dont les banques françaises, très friandes d'eurodevises. Le marché croît de lui-même par effet de " levier " (effet multiplicateur si l'on préfère, au risque de paraître " ringard ", c'est-à-dire keynésien).
Comme toujours, les preneurs de risques n'en prennent pas. Les banques engagées dans la gabegie des prêts au tiers monde et dans la mondialisation sont secourues par le contribuable en cas de besoin. Dix ans avant le Crédit lyonnais et pour des sommes dix fois plus importantes, les Américains, par le biais de la Réserve fédérale, refusent de mettre en faillite la Continental Illinois en 1984, puis les caisses des opérations américaines, plombées jusqu'au cou dans des opérations immobilières ou frauduleuses, ou les deux. En 1987, la Réserve fédérale américaine finance américaine finance le mini-krach boursier. Aujourd'hui, la presse financière anglo-saxonne félicite les autorités françaises de faire payer aux contribuables le krach du Lyonnais.
En matière de finance mondiale, la responsabilité des politiques est écrasante. Ils font tout pour se saborder, c'est-à-dire créer les instruments financiers qui permettent aux opérateurs privés de gonfler leur marché de façon autonome. Les " nouveaux produits ", " nouveaux instruments financiers ", " innovations financières " sont autant de munitions pour faciliter la guerre financière mondiale. Ils vont permettre de réaliser ce qu'on a appelé les trois D, " déréglementation, désintermédiation, décloisonnement ".
La déréglementation et la désintermédiation signifient la perte de contrôle des autorités monétaires, Trésors publics et Banques centrales. Le décloisonnement permet le passage immédiat d'un secteur monétaire et financier à un autre, d'une devise à une autre, d'une obligation à une autre, d'une monnaie vers un actif financier, du court terme au long terme, des taux fixes vers les taux variables, du marché au comptant vers le marché à terme, etc. Une immense diversification est créée de toutes pièces qui signifie autant de sources de spéculation et de profit. En matière financière comme ailleurs, la mondialisation est à la fois homogénéisation et diversification. Comme les taux d'intérêts et les taux de change deviennent variables, on crée des instruments chargés de protéger contre ces fluctuations, qui eux-mêmes deviennent des objets de risques, de fluctuation ou de spéculation : ce sont les " futures " ou " instruments de couverture " (le notionnel, par exemple, à Paris, échangé sur le Matif, qui couvre les variations de taux d'intérêt). Evidemment, les risques s'empilent sur les risques, les spéculations sur les spéculations et, pour l'instant, les profits sur les profits.
La désintermédiation est un processus qui permet aux utilisateurs de services financiers de satisfaire leurs besoins en dehors des institutions et des réseaux traditionnels. Par exemple, les entreprises, en période de " pénurie monétaire " (le système bancaire ne leur octroie pas assez de liquidités), décident de faire circuler du papier commercial entre elles. Avec la mondialisation, elles généralisent cette pratique en appelant directement l'épargne liquide disponible dans le monde par l'émission de titres de créances : c'est le phénomène de la titrisation. Celle-ci est largement favorisée par l'essor phénoménal d'une épargne liquide publique (bons du Trésor et obligations) destinée à financer les déficits budgétaires. La dette fédérale américaine a plus que décuplé depuis 1970 et le service de la dette lui-même rapporte des intérêts faramineux. De 12 % d'intérêt en 1980 on passe à 20 % en 1990 : c'est dire si le placement sur le dos du contribuable est une activité juteuse !
La libre circulation des capitaux entraîne des fuites importantes d'argent à blanchir vers les paradis fiscaux. Où vont ces fonds? Sur les titres publics. Les racketteurs de l'État (les fraudeurs fiscaux ou autres) placent auprès de lui l'argent qu'ils lui ont volé et encaissent, en plus, des intérêts. Génial: le voleur qui prête son argent à celui qu'il a volé !
Que l'on réfléchisse aussi à ceci. Les classes moyennes ont pu épargner grâce à un salaire " décent " lié à l'existence de l'Etat-providence. Cette épargne, aux Etats-Unis, va vers les fonds de pension qui n'ont qu'une fonction, tuer l'Etat-providence, donc scier la branche sur laquelle sont assises ces classes moyennes. Et un grand bravo à Tony Blair qui a tout compris et veut encore réduire cet Etat-providence dans le pays qui l'inventa.

Quand le financier pompe l'industriel qui pompe le salarié
C'est donc le capital porteur d'intérêts, le capital financier, qui se sent habilité à faire valoir ses droits et non plus le capital industriel. Ou tout au moins est-il habilité à exiger une ponction sur le capital industriel. Celui-ci a les moyens, s'agissant des grandes entreprises, de transférer à son tour cette ponction sur les salariés. Le capital industriel, vassal du capital financier, transfère cette charge sur les salariés en comprimant la part de la valeur ajoutée qui leur est dévolue : soit en les chassant, soit en baissant leur part. Ces deux phénomènes sont concomitants et loin d'être achevés. Au total, ce sont tout simplement les taux d'intérêt élevés sur l'argent, l'argent produisant directement du profit sans la médiation de la marchandise, qui liquident petit à petit le processus de production dans la fabrication du profit.
Mais la distinction finance-industrie s'estompe. Aujourd'hui, l'industriel a tout intérêt à devenir financier pour capter des rentes, et le financier à se faire industriel pour ponctionner le salarié là où il peut le faire.
La mondialisation financière a pour conséquence de détruire cette vieille distinction financier-entrepreneur - la vieille dichotomie à la Schumpeter ou Keynes, où le financier avance l'argent à l'entrepreneur qui prend le risque de la fabrication et de l'écoulement d'un produit, écoulement qui lui permet de rembourser le financier. Désormais, la grande entreprise multinationale est à la fois financier et entrepreneur (la banque, ou le holding, est aussi possesseur de fabriques). De même que l'ancienne théorie du commerce international entre nations n'a plus de sens, avec une bonne vieille division internationale du travail à la Ricardo, il faut bannir l'idée qu'il subsisterait une séparation entre capital financier et capital productif. Les entreprises elles-mêmes deviennent des intermédiaires financiers. Il n'y a plus de cloison étanche entre opérations liées à la production et à la finance. Au Japon, ce sont les kereitsu qui règlent la dualité finance-industrie, en Allemagne les grandes banques. En France, deux " grands coeurs financiers " réalisent l'équilibre entre banque et industrie. La " financiarisation " des grands groupes se manifeste dans des formes diverses d'interpénétration entre industrie et finance, avec un alignement progressif de tous les systèmes sur le modèle américain, marqué par la détention opportuniste de gros paquets d'actions par des institutions financières en quête de rendements financiers élevés à court terme. Ainsi, dans les firmes, la dualité des financiers et des industriels dans les conseils d'administration et les conflits internes se réglera désormais de plus en plus en faveur des financiers. Que les actions d'une entreprise montent lorsqu'elle licencie traduit bien le primat de la finance sur l'industrie. En d'autres temps du capitalisme, ce serait plutôt l'embauche et la création d'usines par une entreprise qui auraient fait monter ses actions.
Le capital financier mène une guerre très particulière : il veut que l'argent fasse de l'argent, point. Pour cela, il a besoin d'une économie en déflation (où l'argent conserve non seulement sa valeur mais a plutôt tendance à en prendre), endettée (où il peut récupérer du profit que la dette publique, notamment, fait financer au contribuable). L'endettement public lui permet de maintenir une pression usuraire sur le salarié que seule la création monétaire pourrait desserrer. Or, les Banques centrales n'ont plus le droit de créer de monnaie.
La guerre économique sous sa forme financière est une vis sans fin où l'on exige toujours plus de sacrifices des salariés au nom d'une réduction d'un endettement public que l'on sait parfaitement juteux pour les nantis. On surarme les gens, on leur dit " Battez-vous ! " et, pendant qu'ils s'étripent, on crie : " Remettez les couteaux au vestiaire ! "

Noir comme le marché
L'opacité est la règle de fonctionnement des grandes entreprises. Elles font apparaître en toute impunité des milliards de pertes ou de profits selon le bon vouloir des dirigeants. On provisionne. On déclare soudain que, après tout, on fait plutôt des pertes que des profits. Ou l'inverse. La " valorisation objective " par le marché qui est, selon les libéraux, le lieu de la transparence et de la vérité des prix, s'est muée en une opacité, un système de mensonges plus ou moins volontaires et d'illusions plus ou moins subies et créées, dans un théâtre d'ombres où la seule réalité est le salarié pressuré, le travailleur licencié, le consommateur gobergé.
Notre société de communication mensongère est tout à fait appropriée aux mensonges systématiques de la grande entreprise, car l'une des caractéristiques de celle-ci est non pas de mentir sur le produit (c'est pas nouveau), mais sur ses résultats : de plus en plus, tout est facturé, provisionné, dégraissé, mis de côté, comptabilisé selon les normes européennes quand il faut, américaines quand il le faut encore plus, et toujours pour échapper à cette stupidité préhistorique qu'est l'impôt qui n'a d'intérêt que lorsqu'il est restitué sous forme de subvention ou d'éponge à pertes (merci pour la sidérurgie), ou encore de crédit de Recherche-Développement, ou d'infrastructures, ou de diverses choses dont la rentabilité est trop hasardeuse et en tout cas pas immédiate pour être laissée aux malheureux " entrepreneurs ".
La mondialisation a engendré une nouvelle démarche comptable des groupes: la pratique méthodique du " hors bilan ". Au départ, il s'agissait de soustraire des bilans (principalement des banques) des créances douteuses nées du recyclage des pétrodollars auprès d'emprunteurs sans possibilités de remboursement comme les pays en voie de développement, et de les placer auprès d'investisseurs institutionnels (fonds de pension, caisses de retraite) ou de particuliers attirés par la forte dévalorisation de ces " créances pourries " (junk-bonds). En gros, on liquidait la dette des pays en voie de développement. Ensuite, il s'est agi de bazarder toutes les créances pourries nées des opérations immobilières ayant mal tourné dans les années 90. Aujourd'hui, " il n'existe pas la moindre donnée sur le montant des engagements hors bilan des grands opérateurs, banques en tête, et encore moins sur la configuration des créances à risques ou à très hauts risques : personne n'a la moindre idée de la structure des interdépendances ". Il est à craindre que les banquiers non plus, en témoigne l'effrayante gabegie du Lyonnais. Combien représente ce capital hors réglementation, hors comptabilité, hors fisc, hors contrôle de qui et de quoi que ce soit ? Où va-t-il ? Tous ces résultats faux vont alimenter les marchés des rumeurs, des passions, des crises, des hystéries, de l'irrationalité, de l'engouement et du leurre perpétuel : les Bourses.

Démocratie des marchés et dictature des crétins
Sur les marchés sont négociées de plus en plus des opérations de couverture de risque sur les produits financiers dits dérivés ou secondaires. Une même créance peut donner lieu à des transactions - donc à des spéculations ou " arbitrages ", selon que l'on regarde la prise de profit pour le profit, ou la prise de profit pour une " raison " plus ou moins saine sur plusieurs marchés. Elle peut être traitée en tant que telle, puis traitée dans un système de couverture de risque, puis de couverture de couverture du risque, dans un empilage, une irrationalité et une anarchie proprement effrayants. Mais quel est ce capital dont le montant atteint des sommes astronomiques ?
Du " capital fictif " ? L'air de la bulle ? Du vent ? Mais il s'agit de " richesse ", il faut qu'elles se réalisent, qu'elles s'échangent contre du concret, marchandise ou service… Or il semble qu'elle n'existe que tant qu'elle n'est pas réalisée, comme l'équilibre du cycliste qui n'existe que tant qu'il pédale. Tant qu'on spécule et accumule en vase clos, ce capital donne l'illusion d'exister. Au-delà, il risque d'apparaître pour ce qu'il est : des lignes d'écriture sur des disques durs d'ordinateurs qui seront nettoyés aussi rapidement qu'ils ont été remplis.
Il y a deux explications de la phénoménale croissance du capital boursier, bien au-delà de la croissance de l'économie réelle. Première explication : la " Chaîne Ponzi ". La pyramide albanaise. Le système de cavalerie qui implique un afflux continu d'argent frai et donc la nécessité d'attirer continuellement de nouveaux pigeons.
En Albanie, l'arnaque se monta à 1,2 milliards de dollars, autant que le PIB. Les trois escrocs (la " Gitane ", le " Sous-Officier " et le " Mécanicien ") proposaient du 100 % de taux d'intérêt contre 3 % à la Banque d'Albanie. Méthode : les intérêts sont payés par les capitaux des nouveaux arrivants. Le nouveau pigeon sera réglé à son tour rubis sur l'ongle par un pigeon plus jeune. Jusqu'à ce que quelqu'un décide de retirer ses billes, capital et intérêt. En Albanie, les petits épargnants ont été ruinés au prix de 1'600 morts et 6 000 blessés.
Il y a un phénomène (mineur) de Ponzi sur les Bourses à cause de l'afflux de nouveaux petits épargnants qui veulent faire comme les gros.
Mais les Bourses restent largement des marchés fermés. La véritable explication de la survalorisation boursière est liée au système autoréférent que représente toute Bourse.
Les opérateurs sont un cercle. En boucle. John achète parce que Tom achète parce que Bill achète parce que John achète. Au bout du compte John achète parce qu'il achète, mais croit qu'il achète parce que les autres achètent. Les opérateurs sont des étourneaux qui se prennent pour des aigles.
N'empêche que ce cercle où l'on chante " vendons-achetons " crée de la valeur... Il faut donc admettre que les opérateurs boursiers négocient autre chose, en plus des actions, représentatrices des profits espérés des entreprises. Ce quelque chose s'appelle l' " incertitude ". On négocie en Bourse des fluctuations de taux d'intérêt, de monnaies, de valeurs boursières elles-mêmes, bref, de l' " avenir " La Bourse crée de la valeur, tant que les boursiers y croient, leurs croyances se fondant sur leur propre opinion, c'est dire si c'est du solide !
Il n'y a pas moins rigoureux et rationnel que ces marchés qui prétendent donner la juste valeur des entreprises, ou le bon niveau du taux d'intérêt. C'est là qu'intervient la mentalité de ces génies de la finance, type Mike Milken, Georges Soros et autres. Il n'y a pas plus bizarre qu'un opérateur de marché. Moins impulsif. Le chien de Pavlov est un miracle de mécanisme à côté de l'opérateur de marché. Le chien de Pavlov conserve au minimum de déterminisme. Il salive quand la cloche de la soupe tinte. L'opérateur de marché en est incapable. Il obéit à une logique qui n'appartient qu'à lui, laquelle est déterminée par ce qu'a fait son voisin qui s'est fondé sur la réaction impulsive d'un troisième. " Exubérance irrationnelle des marchés " (Alan Greenspan). " 100'000 analphabètes qui font les marchés " (Alain Minc, adorateur néanmoins du marché). Certains révèrent la Cité des Savants, d'autres la République des Philosophes, Alain Minc préfère la dictature des crétins. Des nigauds, les opérateurs ? Pas sûr. Des joueurs fébriles, hâbleurs qui frissonnent de leurs pulsions collectives, leurs effrois, leurs paniques, leurs engouements, et de tout ce qui sort plus ou moins de leur plexus ou de leur cerveau reptilien, qui vendent au clairon, achètent au canon, et engrangent au piston, autrement dit au délit d'initié.
Les chartistes ont bien essayé de vendre les prévisions lues dans les courbes décrivant les tendances passées de la Bourse, magnifiques courbes bleues ou roses qui sont autant de tripes de bestioles dans lesquelles les aruspices lisaient autrefois l'avenir. Même les plus bornés des analystes financiers reconnaissent aujourd'hui que le chartiste est un brave type qui rêve que le passé se répète.
George Soros, qui laisse croire qu'il " fait " les tendances, n'est qu'un opérateur au milieu du marché comme les autres, ne gagne pas plus (pas moins), ne fait pas plus chuter la livre (pas moins), bref, " est au milieu de la foule en essayant de deviner ce que la foule va faire ", comme le disait superbement Keynes, grand spéculateur s'il en fut. Il écrit des livres pour critiquer le capitalisme tout en spéculant, ce qui traduit peut-être un dysfonctionnement psychomoteur mais n'est pas sans intérêt : il reconnaît que le capitalisme est un " totalitarisme ". Exact. Le marché est comme le cancer. Il cancérise tout ce qui est à sa portée pour le transformer en cellule qui n'est plus susceptible d'évoluer, éternelle : c'est ça la " fin de l'histoire ".

Les hérauts du casse-pipe
Las ! les " crétins des marchés " ont à leur disposition une engeance payée pour clamer qu'ils sont autre chose que de malheureux pigeons prêts à s'envoler tous ensemble à droite ou à gauche au premier hoquet d'un homme politique. D'abord, les journalistes financiers, qui cumulent l'ignorance du journaliste le nez dans son événement et l'incapacité du raté de l'économie qui a eu du mal à digérer un discours auquel il n'a pas compris grand-chose, sinon que l'offre et la demande, mon gars, eh bien c'est la vie.
Et puis et surtout les officiels de la rhétorique économique. L'OCDE, le FMI, l'OMC… Tous ces organismes dont les responsables ou les " chercheurs " (sic) sont payés pour dire : " Allez au charbon, vive l'offre et la demande, vive l'efficacité, à bas l'Etat " L'OCDE est un modèle de rhétorique réactionnaire primaire de la guerre économique, qui eût fait honte à un Déroulède. Même Déroulède appelait à la boucherie de façon un peu plus subtile. Le dernier des sergents recruteurs de Marines saurait défendre le casse-pipe de manière plus honorable que l'OCDE, cet organisme à encenser les plans sociaux, fustiger les aides qui ne vont pas aux entreprises, applaudir aux cadavres et huer les ambulances.
Que psalmodie l'OCDE à longueur de journée ? Flexibilité du travail, trop d'Etat, à bas l'assistance qui crée une culture de la dépendance, vive les inégalités qui incitent à se battre, et encore " l'Etat est un fardeau ", et encore " à bas la protection sociale " et on en passe : du pseudo-darwinisme le plus épais rewrité par de pseudo-experts en sciences économiques incapables de voir plus loin que la file de chômage qui accueillera un jour leur nullité crasse.
Entre les journalistes spécialisés, les opérateurs et les évêques, papes, évangélistes et gourous divers de la bonne parole libérale, l'économie, la belle science, celle de Ricardo, Walras, Marx et Keynes, est devenue le royaume des niais. Le comptoir du café du commerce, le jaja en moins. Dans le meilleur des cas, le paradis des truqueurs, affabulateurs et farceurs - les moins antipathiques. A tel point que ce sont souvent les patrons qui, devinant que trop c'est trop, mettent parfois un peu de Mercurochrome dans les poches avant les bombes : Gandois, qui estime que l'on est allé trop loin en matière d'aides données aux entreprises ; Pineau-Valencienne, qui serait d'accord pour transformer les jeunes pauvres en jeunes apprentis. Tel autre qui verrait bien une hausse du Smic compensée au double par une baisse des charges sociales, etc.
En 1917, certains généraux dont Pétain comprirent que trop c'était trop. Le combat risquait de finir faute de chair à canon.

Mais la World Company est à vos ordres, pardi !
Une des grandes réussites des multinationales est de laisser accroire qu'elles sont contrôlées par la multitude des petits actionnaires. La tartuferie du corporate governance où, par le biais de la Bourse, les fonds de pension, c'est-à-dire les trois sous accumulés pour leur retraite par des péquenots qui perdirent leur vie à la gagner, les actionnaires contrôlent la politique des multinationales. Quelle farce ! Comme si les décisions prises par Bill Gates aux Etats-Unis ou le couple Dassault-Chirac en France dépendaient de la retraite du salarié moyen qui verra son ridicule pactole bouffé par la première crise financière venue. En attendant, il se fait mettre à pied avec son petit paquet d'actions. Qu'il continue à suivre les cours. Mais le vrai, l'éternel succès de la multinationale - Nestlé qui vend du lait en poudre en Amérique latine après avoir supprimé les vaches locales, Peugeot qui vend les voitures pour les embouteillages, ou Alcatel qui vend des téléphones portables pour persécuter l'être humain jusque dans les séances de cinéma où il se repose, en attendant de le sonner au moment où il fournira du sperme bientôt sans spermatozoïdes à sa compagne -, le plus grand succès, donc de la multinationale restera de laisser penser qu'elle travaille pour le consommateur. Soumise à l'actionnaire, elle serait aussi soumise au consommateur qui, on l'a compris, est le même brave type.
Ah oui ? Soumise à quelqu'un capable d'avaler du poulet élevé au poisson ou du poisson engraissé au poulet quand il ne s'agit pas d'émissions de télé où on lui interdit de rigoler de lui-même, en lui fournissant directement du rire préenregistré ? Quand on ne lui offre pas déjà, dans certains supermarchés, de la nourriture mâchée et prédigérée, accompagnée d'un paquet de sucs digestifs en poudre ? Ah ! ah ! A la "dictature " du consommateur sur le supermarché correspondrait celle du même, épargnant maintenant, sur le capital de ce même supermarché qui le nourrit de vache elle-même nourrie à la vache avariée, et élevée grâce aux subventions prélevées sur son portefeuille… Qu'il y croie et qu'il en mange, qu'il s'agenouille, qu'il prie pour l'emploi, son portable à la main, qu'il croie à la guerre économique et au libéralisme, après tout, son grand-père a bien cru aux bénisseurs de canons, il a gratté le salpêtre pour la patrie, fourni son épargne, et sa compagne pendant qu'il se faisait étriper. La seule différence, c'est que le péquenot moderne autobaptisé " cadre dynamique " n'aura même pas de monument aux morts.

" Ah Dieu ! que la guerre économique est jolie ! " 1998, de Philippe Labarde/ Bernard Maris, Editions Albin Michel S.A., 22, rue Huyghens, 75014 Paris

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FONDS : L'éthique, une valeur managériale

Marketing / communication :
Les avancées d'Internet

Décidément, les années de crise sont définitivement derrière nous. Au début des années 90, les premières fonctions à pâtir de la récession avaient été celles touchant au marketing et surtout à la communication. En cas de revirement économique, les entreprises ont tendance à couper en premier dans ces budgets. Conséquence : pendant près d'une décennie, elles n'ont presque pas recruté, voire elles débauchaient. C'est ainsi que dans le marketing, il manque toute une classe d'âge de chefs de produit qui n'ont pas été recrutés dans les années 1992-1995. Avec le temps, ce trou s'est déplacé dans la hiérarchie. Les jeunes diplômés d'hier auraient dû devenir les chefs de groupe aujourd'hui. C'est donc désormais dans cette catégorie d'âge que la pénurie est la plus sensible.

Dans le dispositif marketing vente, les projets sont assez lourds en matière de recrutement. "…" "Pour 2000, l'année a été explosive dans les activités du recrutement de l'e-business et ce particulièrement sur les fonctions de développement commercial. "…" je ne vois pas de tassement se produire en cette année", pronostique Dominique Delaporte, (Kreno Consultants).

Les start-up, qui n'offrent plus tout à fait les mêmes perspectives de développement et de révolution économique n'ont-elles pas engendré des réticences à l'égard de l'ensemble du e-business ? "Le coup de froid sur les start-up a freiné un certain nombre de projets. "…" mais je ne vois pas de recul se faire sur ce créneau. Il y a en fait bien plus, une logique de sélection de la part des candidats comme de nous-mêmes."

"…" "Nous avons développé une approche spécifique pour l'e-business avec l'émergence des start-up et de la nouvelle économie, il y a quelques mois. Notre souci a été de nous adapter à la nature même des start-up qui ont une demande spécifique en termes de réactivité et de rapidité. "…"" explique Philippe Dionnet (Mercuri Urval).

Mais l'e-business et tous les métiers qui s'y rattachent ne concernent pas seulement les start-up. "Les entreprises plus traditionnelles ont, elles aussi, des besoins qui continuent à croître sur ces métiers. Dans les fonctions marketing et communication, les demandes sont finalement assez peu importantes par rapport à d'autres grandes fonctions."

"…" ""…" Il est vrai qu'il s'est produit une très grande baisse dans les postes en communication au début des années 90. Mais aujourd'hui, les métiers du marketing et de la communication se rejoignent beaucoup, notamment sur les méthodes d'investigations avec l'essor d'Internet. Il faut désormais maîtriser cet outil pour espérer progresser dans ces fonctions", reconnaît Béatrice Galievsky (Favereau Consultants).

En quelques années, sous l'effet des nouvelles technologies comme des nouveaux modes de consommation ou de management, le contenu des métiers de communication, comme ceux du marketing, a évolué. Les profils ne sont aujourd'hui plus tout à fait les mêmes. "On demande plus de technicité aujourd'hui. Il y a bien évidemment toujours des qualités, des compétences humaines et une formation. Mais plus qu'auparavant, les compétences techniques deviennent indispensables", poursuit Béatrice Galievsky.

"…" "L'e-business a fait évoluer sensiblement les profils des professionnels du marketing et de la communication. Ils ont de plus en plus une double casquette : leur expertise technique leur permet d'apporter un conseil complet au client, ils peuvent être en même temps chefs de projets et commerciaux. "…"" confirme Elisabeth Tran-Van (Solic Carrières)."…"

Le marketing a été marqué cette année par l'apparition de deux métiers phares : les spécialistes du CRM, autrement dit experts de la gestion de la relation clients et dans le secteur de la grande consommation, les "category managers".

"…" ""…" pour répondre aux besoins spécifiques de nos clients, nous avons mis en place des équipes dédiées, composées d'anciens opérationnels du monde de la communication (agence et média) et du marketing. En marketing, nous avons travaillé sur de nouvelles fonctions : les services marketing se professionnalisent, se réorganisent et requièrent des compétences métiers de plus en plus spécialisées. "…" aujourd'hui, nous avons des spécialistes de la stratégie, du développement produit, du CRM, du marketing opérationnel "…" les profils Internet au niveau du média planning et de la partie éditoriale sont de plus en plus recherchés." affirme Anne Saüt (Michael Page)

"…" Le renouveau des fonctions marketing et communication est pour certains très sensible. Jérôme Lancrenon (CLP Associés) est frappé par le retour en grâce de ces métiers. ""…" Et ce qui fait très plaisir, c'est que même les métiers de la communication ont également connu une forte demande. Ils représentent en fait le dernier maillon de la chaîne quand l'économie repart."…""

""…" On se rend comte que la culture Internet est devenue véritablement importante. Mais maîtriser Internet ne signifie pas qu'on est forcément ingénieur télécom de formation. Pour les fonctions marketing/communication, les entreprises ne recherchent pas des cadres forcément issus de l'Internet mais experts en marketing ou en communication et faisant preuve d'une réelle culture de l'Internet. "…" le marché a été très porteur pour les profils de communicant en 2000. Mais le marché se tasse actuellement, comme si un certain point d'équilibre avait été atteint entre l'offre et la demande", estime Hymane Ben Aoun (Diaphane).

"…" "Internet a favorisé la communication entre les hommes et de ce fait a ouvert des portes et rendu les gens plus tolérants. "…" On voit même de plus en plus d'entreprises traditionnelles s'imprégner de la "culture Internet" issue des start-up qui consiste à penser que l'apport de chacun permet l'épanouissement de tous", renchérit Elisabeth Tran Van.

"…" ""…" L'essentiel des postes offerts étaient pour ainsi dire relativement "classiques" "…" Parallèlement, nous avons vu émerger de nouvelles fonctions, "…" particulièrement pour ce qui concerne le Customer Relationship Management (CRM) et le Business Development Management (BDM). En communication, ce sont les postes en communication financière qui ont été les plus recherchés en réponse aux besoins croissants des entreprises qui sont cotées ou qui s'apprêtent à l'être. "…"" "…" affirme Jérôme Lancrenon.

""…" Les candidats ont en quelques mois sensiblement évolué. Ils sont sur ces fonctions devenus terriblement exigeants. "…", ces cadres expérimentés ne se contentent plus seulement d'un salaire calé sur leurs prétentions. Encore faut-il que les missions proposées, voire les produits dont ils auront la charge les satisfassent. "…", reconnaît Hyman Ben Aoun. Ce passage dans la nouvelle économie les a rendus bien plus riches, plus réactifs et plus matures par rapport à leur métier. Et malgré un échec flagrant, ils sont plus sûrs d'eux. C'est un réel atout."

"…" Jérôme Lancrenon : "Internet n'est qu'un des vecteurs de relation entre l'entreprise et ses clients. On ne peut pas non plus se limiter uniquement à cela. Ce n'est pas la solution universelle. C'est un canal de vente supplémentaire mais qui ne viendra pas se substituer entièrement au reste."

"…" "Dans le monde des start-up, il est clair que la communication est devenue quasiment une question de survie, car elle conditionne la montée en puissance des sites. Et pour l'entreprise traditionnelle, dans un contexte de globalisation et de mondialisation, la marque est, dans le process de création de valeur, un élément stratégique. "…""

Le Figaro, 12.02.01

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L'AMERIQUE DANS LES TÊTES

On domine d'autant mieux que le dominé en demeure inconscient. Les colonisés et leurs oppresseurs savent que la relation de domination n'est pas seulement fondée sur la suprématie de la force. Passé le temps de la conquête, sonne l'heure du contrôle des esprits. C'est pourquoi, sur le long terme, pour tout empire désirant durer, le grand enjeu consiste à domestiquer les âmes.

Jadis génocideurs (contre les Indiens), esclavagistes (contre les Noirs d'Afrique), expansionnistes (contre les Mexicains) et colonialistes (contre les Portoricains), les Etats-Unis d'Amérique, sans doute lassés par leur excessive brutalité, aspirent désormais à s'installer pacifiquement dans les têtes de tous les non-Américains, et à séduire leurs cœurs.

C'est en Europe occidentale que ce projet impérial rencontre curieusement le moins de résistance. Pour des raisons politiques d'abord : les Etats-Unis sont issus de la première révolution démocratique, celle de 1776, qui précéda de treize ans la Révolution française. Et pour des raisons aussi historiques : aucun État d'Europe - à l'exception de l'Angleterre au XVIIIe siècle et de l'Espagne à la fin du XIXe - n'a eu l'Amérique pour ennemie dans une confrontation bilatérale. Au contraire, "pays de la liberté", celle-ci a généreusement accueilli des millions de réfugiés et d'exilés européens; et, à l'occasion des deux guerres mondiales (1914-1918; 1939-1945), s'est comportée en amie du
Vieux-Continent. En intervenant, de manière décisive, en faveur des libertés contre des puissances militaristes ou fascistes.

En 1989-1991, l'Amérique a gagné la guerre froide par K.-O. face à l'Union soviétique, entraînant la chute du mur de Berlin et, cahin-caha, la démocratisation des régimes d'Europe centrale et orientale.

Au plan géopolitique, les Etats-Unis se retrouvent placés dans une situation d'hégémonie que nul pays n'a jamais connue. Militairement, leur force est écrasante. Ils sont non seulement la première puissance nucléaire et spatiale, mais également maritime. Les seuls à posséder une flotte de guerre dans chacun des océans et des principales mers du globe; et à disposer de bases militaires, de ravitaillement et d'écoute dans tous les continents.

Le Pentagone dépense, au titre de la seule recherche militaire, environ 31 milliards de dollars (autant d'euros), soit le budget total de la défense française. Il possède, en matière d'armement, plusieurs générations d'avance. Ses forces armées (1,4 millions de soldats) peuvent tout identifier, tout suivre et tout entendre, dans n'importe quel milieu, en l'air, sur terre ou sous l'eau. Elles peuvent presque tout voir sans être vues, et, sans être elles-mêmes menacées, détruire une cible, de jour comme de nuit, avec une précision extrême. (1)

Washington dispose, en outre, d'une impressionnante gamme d'agences de renseignement - Central Intelligence Agency (CIA), National Security Agency (NSA), National Reconnaissance Office (NRO), Defense Intelligence Agency (DIA) - employant plus de 100 000 personnes et dont le budget dépasse les 26 milliards de dollars. Ses espions sont actifs partout, tout le temps. Chez les amis comme chez les ennemis. Ils votent non seulement des secrets diplomatiques et militaires, mais aussi industriels, technologiques ou scientifiques.

Sur le front des affaires étrangères, l'hyperpuissance américaine régente la politique internationale. Et à l'œil sur les crises dans tous les continents. Car elle a des intérêts partout et reste la seule à agir sur l'ensemble de l'échiquier planétaire : du Proche-Orient au Kosovo, de Timor à Taiwan, du Pakistan au Caucase, du Congo à l'Angola, de Cuba à la Colombie.

Le poids de Washington est décisif également au sein des instances multilatérales dont les options déterminent la marche du monde: Organisation des Nations unies (ONU), G7 (groupe des sept pays les plus industrialisées), Fonds monétaire international (FMI), Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (OMC), Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN), etc.

Mais la prépondérance d'un empire, dans le contexte contemporain, ne se mesurant plus aux seuls atouts militaires et diplomatiques, l'Amérique s'est assurée aussi de la domination scientifique. Elle aspire comme une pompe, chaque année, des dizaines de milliers de cerveaux (étudiants, chercheurs, diplômés) du reste du monde qui viennent dans ses universités, ses laboratoires ou ses entreprises. Cela lui a permis, ces dix dernières années, de rafler 19 prix Nobel (sur 26) en physique, 17 (sur 24) en médecine et 13 (sur 22) en chimie.

Dans le contrôle des réseaux économiques, les Etats-Unis exercent également une indiscutable suprématie. Leur produit intérieur brut en 1999 (8'683,4 milliards de dollars) représente plus de six fois celui de la France (1'346,6 milliards de dollars). Le dollar reste la devise suprême; dans 83 % des transactions de devises, il est l'une des monnaies concernées (2). La Bourse de New York constitue le baromètre financier universel et ses hoquets, comme ceux de l'indice Nasdaq en avril dernier, font trembler la planète. Enfin la force de frappe des fonds de pension américains - mastodontes régnant sur les marchés financiers - intimide tous les acteurs de la sphère économique mondiale.

L'Amérique est aussi la première cyberpuissance. Elle maîtrise les innovations technologiques, les industries numériques, les extensions et les projections (matérielles et immatérielles) de tous ordres. C'est le pays du Web, des autoroutes de la communication , de la "nouvelle économie", des géants de l'informatique (Microsoft, IBM, Intel) et des champions d'Internet (Yahoo, Amazon, America Online).

Pourquoi une si écrasante suprématie militaire, diplomatique, économique et technologique ne suscite-t-elle pas davantage de critiques ou de résistances ? Parce que l'Amérique exerce, de surcroît, une hégémonie dans le champ culturel et idéologique. Elle possède depuis longtemps de très grands intellectuels, unanimement respectés, et d'immenses créateurs dans tous les domaines artistiques, admirés, à juste titre, partout. Elle détient aussi la maîtrise du symbolique, qui lui donne accès à ce que Max Weber nomme la "domination charismatique".

Dans maints domaines, l'Amérique s'est assuré le contrôle du vocabulaire, des concepts et du sens. Elle oblige à dire les problèmes qu'elle crée avec les mots qu'elle-même propose. Elle fournit les codes permettant de déchiffrer les énigmes qu'elle-même impose. Et dispose à cet effet de quantité d'institutions de recherche et de boîtes à idées (think thanks), auxquelles collaborent des milliers d'analystes et d'experts. Qui produisent de l'information sur des questions juridiques, sociales et économiques dans une perspective favorable aux thèses néolibérales, à la mondialisation et aux milieux d'affaires. Leurs travaux, généreusement financés, sont médiatisés et diffusés à l'échelle mondiale. (3)

Les principales usines de cette industrie de la persuasion - le Manhattan Institute, la Brookings Institution, la Heritage Foundation, l'American Enterprise Institute, le Cato Institute - ne lésinent pas à inviter massivement, à leurs séminaires et débats, journalistes, professeurs, fonctionnaires, dirigeants, qui vont porter, ensuite, partout la bonne parole.

En s'appuyant sur le pouvoir de l'information et des technologies, les Etats-Unis établissent ainsi, avec la passive complicité des dominés, ce qu'on pourrait appeler une oppression affable, ou un délicieux despotisme. Surtout quand ce pouvoir se double d'un contrôle des industries culturelles et de la domination de notre imaginaire.

L'Amérique, avec un savoir-faire admirable, peuple nos rêves d'une foule de héros médiatisés. Chevaux de Troie du maître dans l'intimité de nos cerveaux. Alors qu'elle n'achète, par exemple, que 1 % de films à l'étranger, elle inonde le monde des productions de Hollywood. Et de téléfilms, dessins animés, vidéo-clips, bandes dessinées, etc. Sans parler des modèles vestimentaires, urbanistiques ou culinaires.

Le temple, le lieu sacré où se déroule le culte des nouvelles icônes est le mall, le centre commercial, cathédrale érigée à la gloire de toutes les consommations. Dans ces lieux de ferveur acheteuse s'élabore une même sensibilité à travers la planète, fabriquée par des logos, des stars, des chansons, des idoles, des marques, des objets, des affiches, des fêtes (cf. l'expansion fulgurante d'Halloween en France).

Tout cela accompagné d'une rhétorique séduisante de liberté de choix et d'autonomie du consommateur. Martelé par une publicité obsessionnelle et omniprésente (les dépenses de publicité aux Etats-Unis s'élèvent, par an, à plus de 200 milliards de dollars !) qui porte autant sur les symboles que sur les biens (4). Le marketing est tellement sophistiqué qu'il aspire à vendre, non plus une marque, mais une identité, pas un signe social, mais une personnalité. Selon le principe: avoir c'est être.

Il est donc urgent de se souvenir du cri d'alerte lancé, dès 1931, par Aldous Huxley: "A une époque de technologie avancée, le plus grand danger pour les idées, la culture et l'esprit risque davantage de venir d'un ennemi au visage souriant que d'un adversaire inspirant la terreur et la haine."

Car, devenu maître des symboles, l'empire américain se présente désormais devant nous avec la séduisante apparence des enchanteurs de toujours. Nous proposant des loisirs à gogo, des distractions en boucle, des sucreries pour les yeux, ce nouvel hypnotiseur entre par effraction dans notre pensée et y greffe des idées qui ne sont pas les nôtres. Il ne cherche plus à obtenir notre soumission par la force, mais par l'incantation, pas sur ordre, mais par notre propre consentement. Pas par la menace de la punition, mais en pariant sur notre soif de plaisir.

(1) Le nouvel Observateur, Paris 3 juin 1999

(2) Cf. Peter Gowan, "Le régime dollar - Wall Street d'hégémonie mondiale", in Actuel Marx, n° 27, consacré à "L'hégémonie américaine", premier semestre 2000, PUF, Paris, 180 f.

(3) Lire Herbert I. Schiller, "La fabrique des maîtres. Décervelage à l'américaine", Le Monde diplomatique, août 1998.

(4) Lire Benjamin R. Barber, "Culture McWorld contre démacratie", Le Monde diplomatique, août 1998

Le Monde diplomatique, mai 2000, Ignacio Ramonet

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