Mythes et réalités du village global
Social - Le congrès social des Nations unies s'ouvre
Des poissonneries indiennes exploitent les femmes
Nouvelles RÈGLES FISCALES AMÉRICAINES
ENTREPRISES :"la nouvelle gouvernance politique"
SOIXANTE-DIX ANS APRES LE KRACH DE 1929

 


Mythes et réalités du village global

Avec 75 % du PIB mondial, le sort de la croissance est dans les mains des pays de l'OCDE

Les années 1990 furent une décennie de croissance dans un seul pays, les Etats-Unis, de faux départs en Europe et au Japon, la crise des pays émergents complétant le tableau. Deux tentatives de reprise mondiale synchronisée, l'une (fin 1997) avortée dans la tourmente émergente, l'autre (1999) emportée par le cocktail explosif de ses conséquences (pétrole, taux d'intérêt) sur des déséquilibres américains patents et des marchés financiers gonflés à l'hélium. Le bilan est maigre. 2001 n'en fut que le point d'orgue, la crise américaine faisant écho, à dix années de distance, à la bulle japonaise. Le bas de cycle actuel donne l'occasion d'un bilan à froid. Les enseignements ne manquent pas.

Croissance ou crise, Asie ou Argentine, la causalité économique se déploie des économies développées vers les économies émergentes, et non l'inverse. La taille et le rôle des économies émergentes sont peut-être grandissants, la croissance mondiale se joue et continuera de se jouer encore ailleurs, chez les ménages et dans les sociétés d'une liste finalement courte d'économies développées. Avec 75 % du PIB mondial, dont les deux tiers sont assis sur des demandes internes, le sort de la croissance mondiale est dans les mains des pays de l'OCDE. La seule demande domestique américaine avoisine 28 % du PIB mondial, alors que la somme des PIB d'Asie hors Japon et d'Amérique latine n'en représente que moins de 16 %. La méthode des parités de pouvoir d'achat accorde généreusement une part de 23 % du PIB mondial à l'Asie hors Japon, dont les deux tiers sont le fait de la Chine et de l'Inde. Mesurée en dollar courant, la taille de la Chine et de l'Inde réunies ne dépasse pas celle de la Californie. On ne doit qu'à une illusion d'optique et à des esprits marqués par l'essor des échanges commerciaux d'oublier que ces derniers ne constituent qu'un huitième de l'activité des pays de l'OCDE, guère plus de 15
du PIB mondial. Notre monde est moins global qu'il n'y paraît. La menace des pays émergents est un mythe.

Un nouveau régime de croissance émerge, l'inflation change de visage. Endettement public, inflation du prix des biens et services, et part élevée des salaires dans la valeur ajoutée formèrent le triangle de crise des années 1970. Endettement privé, inflation du prix des actifs financiers et progression des profits des entreprises dans le revenu national ont marqué la décennie américaine écoulée. L'inflation est un phénomène différentiel, certains prix montant ou baissant plus que d'autres. Une forme d'inflation ne peut être combattue que lorsqu'elle n'est plus tolérée par le corps social. Une préférence pour une " certaine " stabilité des prix s'exprime aujourd'hui. Ce choix implicite comporte un risque. Les déséquilibres macroéconomiques sont, de plus en plus, reflétés par des formes multiples d'inflation financière. Volatilité, bulles et crises financières, font partie de ce régime de croissance.

Cette réalité place les banques centrales, leurs objectifs et leurs outils, face à des défis. La stabilité des prix fait rarement bon ménage avec la stabilité financière parce qu'elle peut procurer un sentiment trompeur de sécurité, justifier des politiques monétaires trop accommodantes et encourager les paradis artificiels. Lorsque le coût du capital est maintenu trop bas, il arrive que ce dernier soit gaspillé. La bulle Internet en porte les traces. Les liquidités sont toujours injectées sur les marchés financiers : elles peuvent y rester piégées comme elles peuvent stimuler le crédit, à des fins d'achat de titres aussi. Mais la progression des bénéfices et du prix des actions ne peut s'affranchir durablement du taux de croissance nominal de l'économie. La divergence, depuis 1982, entre la progression annuelle moyenne des actions américaines (14 %) et celle des bénéfices (8 %) n'était pas tenable. Au vu de cette loi d'airain, l'asymétrie des banques centrales vis-à-vis des actifs financiers reste discutable : benign neglect dans la bulle, interventionnisme dans le krach.

A la fois moteur de l'économie mondiale et incubateur de ses fragilités, le déficit des paiements courants américain reste au cœur de la dynamique du risque et des opportunités globales. Un axe Etats-Unis - Asie, sur lequel ont éclaté les principales crises des dix dernières années, gouverne son mode de financement. La pompe à liquidités japonaise y joue un rôle majeur. La couverture de ce besoin de financement est de plus en plus délicate. Il n'y a sans doute que les créanciers internationaux qui puissent imposer un rééquilibrage de la croissance et des comptes américains, en prêtant moins ou en exigeant une prime de risque plus forte, à des niveaux de taux d'intérêt plus élevés et de dollar plus faible. Beaucoup dépendra, pour l'économie mondiale de la forme et de l'ampleur que prendra ce réajustement incontournable.

Les cycles de reprise globale ont tendance à raccourcir. L'économie mondiale est surplombée par des dettes, des surcapacités et des bulles (obligataire au Japon, actions ailleurs). Etats-Unis ou Japon, les bases saines qui font les croissances durables manquent. L'idée que les récessions font partie du cycle est devenue insupportable. Crise après crise, injection de liquidités après injection de liquidités, du temps est gagné, les abcès ne sont pas tous crevés et de l'huile est jetée sur de prochains feux. Des répits, rémissions ou sursauts sont obtenus, que menacent des rechutes rapides. Les marges de manœuvre s'amenuisent pourtant : le policy mix japonais est hors jeu; la politique monétaire américaine est pied au plancher ; le policy mix européen est sous contrainte de crédibilité sans marge budgétaire.

Des déséquilibres ne sauraient seuls empêcher une reprise cyclique. Un rebond est en cours. Mais une reprise cyclique sur des déséquilibres ne peut escompter plus que le bénéfice du doute.

Pascal Blanqué, Le Figaro économie, 20.05.2002

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Le congrès social des Nations unies s'ouvre aujourd'hui en Suisse

Les retombées négatives de la mondialisation
Le bilan social est effarant ! Au-delà de retombées économiques très positives, la mondialisation n'a pas su endiguer une aggravation de la pauvreté, une augmentation du travail précaire et un accroissement des inégalités. "On ne peut plus lui accorder le bénéfice du doute", affirme Juan Somavia, le directeur général du Bureau international du travail, à la veille de l'ouverture du sommet social convoqué à Genève par les Nations unies.

Cinq ans après la réunion de Copenhague, où la communauté internationale avait adopté en grande pompe un programme censé assurer l'intégration sociale, l'ONU dresse aujourd'hui un tableau affligeant de la situation. Sur les 6 milliards d'habitant de la planète, 1,2 milliards vivent dans la pauvreté absolue (moins d'un dollar par jour), 150 millions sont au chômage, 750 millions sont sous-employés, 800 millions n'ont pas accès au service de santé, 33 millions sont infectés par le virus du sida et 850 millions sont analphabètes.

Il s'agit donc d'inverser la tendance. Si le processus de mondialisation est lui-même irréversible, on peut parfaitement modifier les politiques d'accompagnements. C'est en tout cas le discours que s'apprêtent à tenir ces prochains jours les participants à cette réunion à grand spectacle.

L'hémisphère Sud est largement représenté au plus haut niveau alors que les chefs d'Etat occidentaux se sont donné le mot pour éviter le déplacement à Genève. Ils n'entendaient pas se retrouver sur la sellette.

Le programme élaboré touche aux domaines les plus divers : annulation de la dette, accroissement de l'aide publique au développement, ouverture des marchés, scolarisation universelle. La fameuse taxe Tobin sur les transactions financières devrait également revenir à l'ordre du jour. Bref, le catalogue s'allonge à l'envi, comme s'il suffisait de le remplir pour le rendre crédible.

Pour désamorcer la contestation qui accompagne désormais les réunions qui accompagne désormais les réunions de ce genre, la Suisse a organisé un forum parallèle réservé à la société civile. Les organisations non gouvernementales y participeront en force : plus de 3000 délégués y sont attendus. Cela n'a pas empêché le mouvement anti-mondialisation Attac de tenir son propre contre-sommet, clôturé dimanche après-midi par une vaste manifestation populaire devant le siège de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et celui des Nations unies.

Le Figaro, le 30 juin 2000, Laurent Mossu

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Des poissonneries indiennes exploitent les femmes

Esclavage - Une campagne nationale indienne dénonce les conditions de travail déplorables dans des poissonneries employant des femmes. A en croire certains témoignages, ces dernières sont souvent humiliées, battues et harcelées.

A Tokyo, les clients des meilleurs restaurants japonais auraient sans doute l'appétit coupé net s'ils savaient comment leurs mets favoris étaient arrivés dans leur assiette. Délicieux, ces fruits de mer et ces poissons provenant des eaux indiennes ? C'est oublier le calvaire des centaines de milliers de femmes qui sont exploitées nuit et jour dans les poissonneries de leur pays. L'Inde doit beaucoup à cette industrie, aussi gigantesque que sans scrupules. Ses exportations lui permettent d'engranger des milliards de dollars.

1 dollar par jour
Mais dans les usines disséminées tout au long de ses 7000 km de côtes, les conditions de travail sont infernales. C'est ce que dénonce aujourd'hui la Campagne nationale sur le droit du travail (NCLR), qui s'en prend à un des plus importants secteurs de l'économie asiatique.
La situation effroyable des poissonneries a fait du bruit depuis le témoignage de Suja Abraham. Cette jeune ouvrière a été mutilée alors qu'elle tentait de s'échapper d'une fabrique à Thane, vers le port de Mumbaï (Bombay). Son histoire a poussé d'autres femmes exploitées dans ces industries à révéler leurs terribles conditions de travail.
Il y a deux ans, suite à une pétition, la Cour suprême de Mumbaï a obligé les employeurs de Suja à lui verser une indemnité de 60 dollars par mois, en guise de compensation et pour le restant de ses jours. La somme paraît ridicule. C'est pourtant le double de ce que gagnent officiellement les femmes exploitées dans ce domaine. Soit un dollar par jour.
Depuis cette affaire, une enquête a révélé que sur leur salaire de trente dollars, la moitié est retenue pour " les repas quotidiens " - en fait, une poignée de riz mal cuit. Les horaires de travail ? De trois heures du matin à 10 heures du soir. Les ouvrières passent de longues journées à laver, préparer, décortiquer, farcir, précuire. Le conditionnement des produits surgelés leur cause des brûlures et de l'arthrite. Les cas de malaria, varicelle et jaunisse sont fréquents.

Esclavage moderne
Mais il y a pire. Les poissonneries indiennes réunissent tous les ingrédients de l'esclavage moderne. "La vie des ouvrières est soumise à un contrôle total. C'est une des spécialités de ce secteur industriel", mentionne un rapport du NCLR. Les femmes sont tenues en captivité par les propriétaires des fabriques. Ils les forcent à dormir sur place, juste au-dessus de leur unité de travail. Leurs "dortoirs" sont insalubres, étriqués. On y respire la puanteur des poissons et de l'ammoniac utilisé comme réfrigérant. Les ouvrières ne peuvent avoir aucun effet personnel, ni acheter des produits de première nécessité, ni appeler ou recevoir des appels par téléphone, ni même envoyer du courrier.
Elles sont humiliées, harcelées sexuellement et battues par les patrons des industries, souvent contraintes à se prostituer dans l'espoir d'obtenir une meilleure situation. "Les travailleurs dans ces établissements sont des immigrées. Elles sont plus vulnérables, plus faciles à exploiter et ne peuvent se regrouper pour faire valoir leurs droits", explique une étude du Ministère indien du travail. "En Inde, elles ne représentent qu'une partie des 314 millions d'ouvriers soumis au travail forcé et à l'exploitation. Elles sont sans voix, complètement méprisées, alors que leur contribution à l'économie du pays est importante."

Un marché prometteur
Crevettes, calamars, poulpes, concombres de mer, seiches et requins : l'an dernier, le Japon a importé pour plus d'un demi-milliard de dollars des récoltes de la pêche indienne. Les Japonais sont les plus friands de ces fruits de mer, devant les acheteurs d'Asie du Sud-Est (250 millions de dollars), les Européens (200 millions) et les Américains (130 millions).
Le marché nippon est tellement prometteur que l'Agence gouvernementale indienne de développement pour l'exportation des fruits de mer (MPEDA) a ouvert des bureaux directement à Tokyo. Ses publicités s'engagent à satisfaire tous ses clients, même dans leurs goûts les plus particuliers. Les Japonais, tout comme les Européens et les Américains, sont très stricts sur la qualité de ces produits. Ils envoient régulièrement des équipes d'inspection dans les industries indiennes. Leur attention se porte sur la fraîcheur de la marchandise. Et non sur le sort des quelque 100'000 ouvrières qui triment là plus de quinze heures par jour pour un salaire de misère.

La Liberté, mercredi 26 juillet 2000, INFOSUD

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Nouvelles RÈGLES FISCALES AMÉRICAINES: le monde entier s'incline

Le fisc américain a adopté de nouvelles règles régissant l'impôt à la source sur les revenus du capital qui entreront en vigueur le 1er janvier 2001. Elles concernent l'acquisition et la détention de titres US par des institutions non américaines.
Parmi elles, les banques suisses se voient imposer un surcroît de travail gigantesque.

Etes-vous contribuable américain ou non ? C'est en substance la question fatidique que vous pose votre banque préférée au terme d'une assez longue lettre d'explication qu'elle a envoyée ces derniers mois à tous ses clients détenant des titres américains (actions, obligations, produits dérivés, etc.) Les établissements financiers helvétiques sont ainsi mis à rude épreuve.
En fait, le fisc d'outre-Atlantique veut faire la chasse aux contribuables récalcitrants qui n'ont pas déclaré leurs revenus. Sont notamment considérés comme soumis à l'impôt les citoyens des Etats-Unis, les doubles nationaux et les étrangers détenteurs de " green cards ", tout comme des particuliers qui ont passé sur le territoire américain davantage qu'un nombre défini de jours.
Ainsi, Washington prend non seulement en considération le domicile mais aussi la nationalité pour décréter si l'on est contribuable américain ou non. Les seuls Etats à agir de même sont les Philippines et… la Libye.
La nouvelle réglementation américaine impose en fait à toute personne procédant à un investissement aux Etats-Unis (en actions, obligations, etc.) de communiquer son nom au fisc.

Comment éviter ces règles US
Toutefois, avec le statut de " Qualified Intermediary " (QI) il est possible d'échapper à une telle obligation. Seules les banques étrangères reconnues comme disposant de moyens adéquats, selon les vues de Washington, pour l'identification des clients pourront acquérir un tel statut. Celui-ci leur permettra d'obtenir directement le dégrèvement de l'impôt à la source pour leurs clients non américains.
Mais attention : les banques étrangères (non américaines) bénéficiaires d'un " QI " devront désormais (après le 1er janvier 2001) conseiller à leurs nouveaux clients américains de s'annoncer au fisc de leur pays. Sinon, l'établissement ne fournira plus de possibilités d'investissements aux Etats-Unis. Le QI ne confère qu'une autonomie limitée. Et Big Brother veille.
Quant aux clients de longue date, ils n'auront pas à se défaire de leurs titres américains, mais ils devront s'acquitter, dès le 1er janvier 2001, de l'impôt de garantie américain de 31 % sur les revenus et le produits des ventes.
Cependant, afin d'éviter un tel manque à gagner, la banque pourrait recommander à son client américain, comme le suggère Roland Düss, économiste chez Ferrier Lullin, de vendre ses titres US et d'investir dans des fonds de placement dont le domicile se situe hors des Etats-Unis (off shore).
Il est vrai que ce genre de patrimoine, même s'il est constitué de valeurs américaines, échappe totalement au fisc de ce pays. Dans ce cas, c'est uniquement le domicile qui compte.

Pas de soucis pour les non-Américains
D'autre part, cette nouvelle donne en matière d'impôt à la source en provenance d'outre-Atlantique ne nuit pas aux investisseurs ressortissants d'autres pays (non-US persons). Au contraire.
Aujourd'hui, un Européen, client, par exemple, d'une banque suisse et disposant de valeurs US, voit 30 % de ses dividendes retenus à la source. Avec la nouvelle réglementation, en revanche, cette retenue ne sera plus que de 15 %. Du fait qu'une banque dotée d'un statut de " Qualified Intermediary " a la possibilité d'identifier son client comme étant non américain. L'établissement bancaire peut alors faire bénéficier son client du taux établi par la convention de double imposition entre son pays et les Etats-Unis, qui est de 15 %.
D'autre part, cette nouvelle réglementation fiscale ne devrait pas entraîner de réactions sur les marchés. " Les titres des non US persons pèsent en fait moins lourd que l'on croit ", nous dit Fritz Müller, responsable de la division fiscale du Credit Suisse citant des experts boursiers.

Entreprise romande, 8 décembre 00, Philippe Zutter

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ENTREPRISES

La nouvelle économie devrait engendrer une "nouvelle gouvernance politique"

La création, seule voie de progrès
Les richesses de la France d'aujourd'hui ne sont pas suffisantes pour que nos enfants disposent d'un niveau de vie égal au nôtre. Nous n'avons devant nous qu'une seule voie de progrès : la création. La création d'entreprises évidemment, mais pas seulement!
Moins de 10% des Français qui déclarent vouloir créer leur entreprise peuvent vraiment passer à l'acte. Le nombre de créations d'entreprises en 1999, 270'000, est en baisse de près de 25% depuis dix ans. Il s'agit bien là d'une pathologie nationale : en effet, avec le même ratio par habitant qu'en Grande-Bretagne, la France ne compterait pas 2.3 millions d'entreprises, mais 3.4 millions. Si nous souhaitons rattraper la densité entrepreneuriale américaine d'ici à 2010, il nous faudra compter à cette époque plus de 4 millions d'entreprises. L'objectif n'est pas inaccessible.
Le siècle qui s'achève a mésestimé les petites entreprises, et donc la création d'entreprises. Le pays a trop joué la carte des "grands" : grands groupes, grands corps, grandes surfaces… Souvenons-nous des difficultés pour créer en 1996 la Banque de développement des PME (BDPME), dont chacun reconnaît aujourd'hui la réussite. Dans ce contexte, les difficultés se sont cumulées pour freiner la création d'entreprises (lourdeurs administratives, frigidité bancaire, solitude des créateurs…). Heureusement, l'économie change.

Le marché prend de mieux en mieux en compte les exigences du capital-risque, les nouvelles technologies de communication simplifient de nombreuses procédures, les start-up deviennent affaires de jeunesse… Des difficultés demeurent, mais les conditions de la création s'améliorent. La moyenne d'âge des entrepreneurs baisse, le petit n'est plus "ringard" quand il communique parmi les grands, le local se donne l'accès au mondial… La nouvelle économie ne s'arrêtera pas, les archaïsmes idéologiques n'y pourront rien.

Le 10 février dernier, avec les sénateurs Jean François-Poncet et Francis Grignon, nous avons proposé au Sénat des mesures efficaces pour lever les freins à la création d'entreprises. Ce programme a été voté à la majorité sénatoriale, mais refusé par les socialistes et les communistes. Les jeunes apprécieront où se trouve la modernité ! La création de fonds communs de placement de proximité pour mobiliser l'épargne territoriale, le développement des incubateurs, l'amélioration du statut des "business angels", l'élargissement de l'accès des PME parmi les quinze mesures du plan du Sénat qui peuvent utilement et rapidement entrer en application si le gouvernement décide de faire voter ce texte à l'Assemblée nationale.

Au-delà des actions nationales, les initiatives pour la création sont particulièrement pertinentes au niveau régional. Ainsi, depuis le 1er janvier 2000, la région Poitou-Charentes s'est engagée à reconnaître "le droit à la création" pour tous les jeunes diplômés (de l'apprenti au docteur) dans les cinq ans qui suivent leur sortie du système éducatif. Il s'agit, dans la République, de prolonger le droit à l'éducation par un droit à la création. En France, les jeunes diplômés ne sont pas suffisamment créateurs (3%), le pays dispose ici d'un immense espace d'une fertilité nouvelle portée notamment par la nouvelle économie. Comme Michel Serres, soyons confiants et optimistes en collectant nos capacités de mémoire : "Les nouvelles technologies libèrent, dans notre cerveau, les facultés d'invention et de création."

Une "nouvelle gouvernance politique" sera engendrée par cette nouvelle économie. Face à l'exigence de création économique, le politique devra répondre par une "gouvernance humaniste" qui s'affirmera notamment par la priorité à l'autonomie de la personne, mais aussi par la valorisation des structures à taille humaine (STH). La nouvelle fertilité du pays se mesurera en nombre de créateurs. Une stratégie globale de la création culturelle, sociale, entrepreneuriale est maintenant nécessaire, si l'on partage avec Luc Ferry la conviction selon laquelle "l'État moderne n'est finalement que le lieu où la société civile prend conscience d'elle-même.

Le Figaro, Jean-Pierre Raffarin, président (DL) de la région Poitou-Charentes.
mai 2000

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SOIXANTE-DIX ANS APRES LE KRACH DE 1929

Dow Jones, plus dure sera la chute

Avec discrétion, deux informations susceptibles d'éclairer un pan du "miracle américain" viennent d'être communiqués par les grands médias occidentaux. D'une part, à contre-courant de la tendance mondiale, la durée du travail a augmenté de 4% aux États-Unis entre 1980 et 1997. D'autre part, l'écart des revenus entre l'ouvrier d'usine et le patron d'entreprise, qui était déjà de 1 à 42 en 1980, va désormais de 1 à 419. Cependant, alors que le déficit commercial américain se creuse, la croissance économique continue de plus belle, et, soixante-dix ans après la crise de 1929, Wall Street bat tous ses records.

Le 5 décembre 1996, M. Alain Greenspan s'inquiétait de l' "exubérance irrationnelle des marchés". Moins sibyllins que d'ordinaire, les propos du président de la Réserve fédérale américaine provoquèrent une courte panique. Depuis cette déclaration, l'indice Dow Jones des valeurs industrielles a augmenté de plus de 70%…

L'inquiétude de M. Greenspan n'était pas illégitime. Créé en 1896 pour présenter un reflet fiable de l'état des cours boursiers, le Dow Jones, constitué de douze titres représentatifs de l'économie américaine (il en inclut aujourd'hui trente), débuta à 41 points. Un premier sommet de 381 fut atteint le 3 septembre 1929. Puis une lente dégringolade s'amorça, qui prit une tournure dramatique lorsque, le 28 octobre, l'indice perdit en une séance 38 points (soit 13 %), signalant le début de la Grande Dépression. Le 8 juillet 1932, au plus fort de la crise, le Dow Jones n'en était plus qu'à 41, son niveau de 1896.

Il fallut attendre l'après-guerre pour que le marché reprenne du tonus : la barre des 500 fut atteinte en mars 1956, celle des 1'000 en novembre 1972. En 1973, Wall Street connut une rechute : à la fin de l'année suivante, le Dow Jones était tombé à 578 ; en août 1982, il se situait encore à 777. Une nouvelle phase haussière fut interrompue par le krach du 19 octobre 1987, au cours duquel l'indice perdit 22,6%, passant de 2'247 à 1'739 points.

Les spécialistes, qui avaient craint un scénario similaire à celui d'octobre 1929, estiment que le recul de 1987 n'était qu'une "correction" nécessaire après une croissance trop rapide. Le Dow Jones a dépassé le seuil de 3'000 en avril 1991, celui des 4'000 en février 1995 et celui des 5'000 en novembre 1995.

Le marché paraissait alors surévalué. Mais, tout au long de la période 1996-1999, l'indice Dow Jones ne cessa de défier les lois de la gravité : 6'000 en octobre 1996, 7'000 en février 1997, 9'000 en mars 1998, 10'000 en mars 1999, 11'000 en mai…

Depuis octobre 1990, l'Amérique connaît assurément la période la plus longue de croissance économique ininterrompue de son histoire. Et d'autres facteurs sont venus renforcer l'euphorie des marchés : les réductions massives d'effectifs (downsizing), jointes à une avalanche de fusions et d'acquisitions et à l'explosion des nouvelles technologies (Internet, biotechnologie, etc.), ont permis aux entreprises américaines de dégager des bénéfices records ; la politique des pouvoirs publics (déréglementation, réduction du déficit budgétaire, promotion du libre-échange, ouverture des marchés extérieurs, etc.) a également eu pour objet de rassurer et de séduire les marchés (1). Lors des crises asiatiques et russes, les titres américains ont ainsi pu tirer leur épingle du jeu, voire ont servi de valeurs-refuges à une économie mondiale secouée de convulsions. L'afflux de capitaux a également été entretenu par des facteurs démographiques - les baby-boomers, qui redoutent la faillite du système de retraite, investissent à tour de bras - ainsi que par la "démocratisation des marchés" : les nouveaux produits financiers, naguère réservés aux seuls spécialistes, sont à la portée de tous les épargnants, qui, grâce à Internet, peuvent spéculer sans intermédiaires et vingt-quatre heures sur vingt-quatre (2).

Tous ces éléments justifient-ils une hausse aussi vertigineuse des cours ? Les historiens et économistes répondent en réfléchissant aux grands épisodes spéculatifs de l'histoire, et en particulier au Krach de 1929, dont on commémore le soixante-dixième anniversaire (3). De vieilles querelles sont relancées concernant le rapport entre la brutale chute des cours boursiers et la dépression : le krach était-il un signe annonciateur, une cause de la dépression, ou alors un événement non connexe et sans conséquence, une panique passagère qui ne dégénéra en dépression qu'en raison de décisions erronées des pouvoirs publics (4) ? Une célèbre analyse de M. Milton Friedman impute la dépression à la politique de contraction monétaire menée par la Réserve fédérale (5). D'autres, tel M. John Kenneth Galbraith, ont vu dans la spéculation financière un des éléments déterminants de l'effondrement de l'économie réelle (6).

Dans une étude consacrée aux grands épisodes d'euphorie financière, M. Galbraith a constaté un phénomène familier : la croyance en une modernité qui rend obsolètes les principes établis (7). Au cours des années 20, il n'était question que de l' "ère nouvelle", définie par la stabilité politique et économique retrouvée et par l'essor des nouvelles technologies (radio, cinéma, automobile, aviation, etc.). Irving Fisher, professeur d'économie à l'université Yale, rendit, à la veille du krach de 1929, ce diagnostic devenu célèbre : "La Bourse semble devoir se maintenir à jamais à son plus haut niveau."
Les actuels chantres de la "nouvelle économie" (ou du "nouveau paradigme") s'égosillent à prouver que le monde a changé et que ni les cycles économiques d'antan ni les formules boursières éprouvées ne seraient de mise (8). Ainsi, pour M.Wayne Angell, ancien gouverneur de la Réserve fédérale et un des économistes les plus écoutés de Wall Street, "il n'y a pas de bulle : nous sommes tout simplement parvenus à l'économie de la nouvelle ère, celle où les technologies de l'information et une politique monétaire saine alimentent une croissance non inflationniste à long terme". Cette nouvelle ère, qui remonterait au tournant monétariste d'octobre 1979, "n'est devenue réalité qu'en 1994", depuis que "les entreprises ont appris à créer de la valeur en réduisant leurs coûts". Le marché étant forcément rationnel et autorégulateur, "les bulles sont causées non par les investisseurs, mais par les politiques gouvernementales (9)".

D'autres analystes soutiennent que les gains de productivité ne se verraient pas bien reflétés par les statistiques conventionnelles. Mieux, la révolution n'en serait qu'à ses premiers balbutiements. La conclusion s'impose : le marché reste très sous-évalué ; selon un ouvrage récent, le Dow Jones devrait se stabiliser au niveau de 36'000 points (10)…

Gourous et charlatans
La règle sacro-sainte qui veut que le prix d'une action soit déterminé par les profits de l'entreprise est donc contestée, surtout quand il s'agit de sociétés liées à Internet. Comment, en effet, évaluer le ratio cours/bénéfices d'une entreprise dont le chiffre d'affaires est insignifiant et les profits non existants ? La réponse, circulaire et tautologique : le marché est seul juge de la valeur d'un titre. Société-phare de l'économie Internet, encore déficitaire, le libraire virtuel Amazon vaudrait donc davantage que toutes les grandes chaînes de librairie américaines réunies. Et, au lendemain de son introduction en Bourse, Priceline.com, un service de vente de billets d'avion à bas prix, pesait 11,7 milliards de dollars, soit plus que n'importe quelle compagnie aérienne…

En somme, la valeur ne dépendrait plus de données objectives sous-jacentes, mais de l'engouement du public. L'accumulation des pertes en devient presque séduisante, car elle peut indiquer que l'entreprise investit pour se réserver un créneau lucratif, accélérer les mutations ou accumuler quelques longueurs d'avance face aux concurrents. Bref, pour devenir l'Amazon de demain.

Les gourous et les charlatans ont alors la part belle dans cette nouvelle ruée vers l'or. L'exagération, les grandes promesses et les superlatifs alimentent la fièvre spéculative. Dans ce monde virtuel, les mots pèsent souvent plus que les choses. Il suffit qu'une société ajoute à sa raison sociale le suffixe "com" ou le préfixe "e-" pour que flambe sa valeur boursière (11). Le cybersquatting (consistant à réserver une adresse Internet du nom d'un produit de base ou d'une société ou personnalité connue pour la revendre à prix fort) fait fureur. L'appellation "drugs.com" a été rachetée pour 824'000 dollars par une société qui compte en faire l'adresse d'un "site portail" réservé aux produits pharmaceutiques. Les jeunes sociétés d'Internet profitent par ailleurs de valorisations boursières faramineuses pour effectuer de grandes acquisitions. Yahoo ! (dont la valeur des actions a été multipliée par 250 en un an) vient de payer 5,7 milliards de dollars pour Broadcast.com, une société dont le chiffre d'affaires n'est que de 22 millions de dollars et dont les pertes s'élèvent à 16 millions de dollars. Il s'agit bien là d' "une transaction sur le papier représentant de la valeur virtuelle pour une industrie virtuelle (12).

Ce gigantesque château de cartes peut-il être balayé à tout instant ? Périodiquement, le président de la Réserve fédérale continue d'exprimer ses craintes ; le Fonds monétaire international, dans son rapport annuel sur l'économie des États-Unis, évoque le risque d' "une chute abrupte et substantielle" de la Bourse. La comparaison entre l'évolution de l'action-vedette America Online et celle de Radio Corporation of America (RCA) - qui, entre 1921 et 1929, passa de 1 dollar à 573 dollars - est assez frappante : les deux cas concernent les sociétés les plus représentatives des nouvelles technologies de leurs ères respectives (13).

S'oriente-t-on vers la répétition du scénario de 1929 ? Les plus optimistes assurent que de nombreux garde-fous sont en place. A l'époque, la réglementation des marchés était quasi inexistante, la Securities and Exchange Commission (SEC), gendarme de la Bourse, n'ayant vu le jour qu'en 1934. On pouvait par exemple acheter des actions en ne versant qu'un acompte de 10% (ce minimum est depuis passé à 50%). Mais, la déréglementation des marchés aidant, des fonds spéculatifs tels que le LongTerm Capital Management ont investi sur la base d'un ratio capitaux propresdettes de 1/100 (14). Quant aux fausses rumeurs, rendues illégales par la législation des années 30, elles ont pris une ampleur sans précédent grâce à Internet.

L'élément le plus inquiétant reste néanmoins la part croissante de l'économie financière dans l'économie réelle. Alors que la capitalisation boursière ne constituait que 50% du produit intérieur brut américain en 1988, elle en constitue à présent plus de 150%. Le portefeuille boursier représente 25% des actifs des Américains - contre 8% seulement en 1984 (15). En 1997, 43% des Américains adultes investissaient en Bourse (contre 21% en 1990). Leurs sicav boursières totalisaient 13 milliards de dollars en 1990. Le montant actuel est de 231 milliards de dollars (16).

Les médias regorgent de belles histoires. Le balayeur se fait payer en actions d'une start-up et devient millionnaire le jour de l'entrée en Bourse de la Société. La petite secrétaire va, grâce au système des stock-options, s'offrir une retraite dorée. Séduits, certains Américains abandonnent leur métier pour se consacrer à plein temps à la spéculation et suivent minute par minute l'évolution de leurs titres ; les coiffeurs partagent leurs théories et leurs recommandations d'achat avec leurs clients ; la chanteuse Barbra Streisand dévoile aux revues financières les secrets de la fructification de son portefeuille boursier.

C'est en réfléchissant à un phénomène d'engouement du même type que Joseph Kennedy (le père du président assassiné) évita la faillite. Un matin de 1929, son cireur de chaussures lui refila un tuyau boursier. Le spéculateur chevronné fit alors le raisonnement suivant : "Si mon cireur de chaussures en sait plus que moi, quelque chose ne tourne pas rond dans le monde de la finance." Et le jour même, il liquida l'ensemble de son portefeuille boursier.

(1) Cf. Bob Woodward, The Agenda ; Inside the Clinton White House, Simon and Schuster, New York, 1994. Lire "Maison Blanche et mur d'argent", Le Monde diplomatique, octobre 1994.

(2) Lire Joseph Nocera, A Piece of the Action ; How the Middle Class Joined the Money Class, Simon and Schuster, New York, 1994.

(3) Edward Chancellor, Devil take the Hindmost : A History of Financial Speculation, Farrar, Straus and Giroux, New York 1999.

(4) Paul Krugman, The Return of Depression Economics, W. W. Norton & Co., New York 1999.

(5) Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, Princeton University Press, 1963.

(6) John Kenneth Galbraith, The Great Crash 1929, Houghton Mifflin, Boston, 1997

(7) John Kenneth Galbraith, A Short History of Financial Euphoria, Viking, New York, 1990.

(8) Lire Martin Wolf, "Not so New Economy", "Financial Times", Londres, 4 août 1999, et James Surowiecki, "Is the New Economy Over?", Slate, (http://www.slate.com), 5 août 1999.

(9) Wayne D. Angell, "The Bubble Won't Burst", The Wall Street Journal, New York, 3 février 1999.

(10) James K. Glassman et Kevin A. Hassett, Dow 36'000: The New Strategy for Profiting from the Coming Rise in the Stock Market, Times Books, New York, 1999.

(11) San Francisco Examiner, 17 août 1999.

(12) Financial Times, 8 avril 1999.

(13) Robert Sobel, "Mania Milestone", Baron's, New York, 22 février 1999.

(14) Lire Ibrahim Warde, "LTCM, un fonds au-dessus de tout soupçon", Le Monde diplomatique, février 1999.

(15) The Wall Street Journal, 30 mars 1999.

(16) The Washington Post, 2 février 1999.

Le Monde diplomatique, 26 octobre 1999, Ibrahim Warde, professeur à l'université de Californie, Berkeley. Auteur avec Richard Farnetti de Le Modèle anglo-saxon en question, Economica, Paris, 1997.

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