Le SAMU social en quête de main-d'œuvre bénévole
Claude Bébéar: "La solidarité, c'est payant"

 


Le SAMU social en quête de main-d'œuvre bénévole

L'organisation humanitaire de Xavier Emmanuelli recrute pour sa campagne d'hiver qui débute demain.

Engagez-vous. L'appel du 5 novembre a des accents de mobilisation générale. "Vous avez déjà travaillé dans le domaine social. Vous désirez mettre vos qualités humaines et vos compétences professionnelles au service des personnes en grande précarité. Rejoignez nous. Devenez samaritains. Durée de la mission : six mois minimum." C'est un appel au secours en forme de petite annonce que lancera demain Xavier Emmanuelli. L'actuel président du Samu social de Paris demandera aux Parisiens de s'engager bénévolement.
"Nous recherchons des gens capables de parler aux exclus que nous recueillons, explique l'ancien secrétaire d'Etat aux droits de l'homme, capables de créer avec eux un climat de confiance en jouant aux cartes, en leur faisant un peu de lecture, en devenant pour les sans-abri des visages familiers, des repères qui leur donnent envie de s'en sortir."

Actuellement, outre les 400 salariés permanents du Samu social, une centaine de bénévoles se relaient en permanence auprès des naufragés de la vie recueillis dans les rues. Ce n'est pas assez. Pour autant, même à l'approche des grands froids, cette pénurie ne doit pas conduire à recruter les premiers venus. Les candidats doivent envoyer une lettre de motivation et passer un entretien d'embauche. Les candidats retenus suivront une formation pour apprendre à écouter mais aussi à réagir à la violence à laquelle ils risquent d'avoir à faire face. Bénévolat ne rime pas avec angélisme. La rue n'est pas un havre de paix.
"La grande exclusion ne cesse d'augmenter, ajoute Xavier Emmanuelli. Les besoins explosent et les dispositifs existants sont engorgés. Sur les trottoirs de Paris, il n'y a plus seulement des clochards mais un nombre croissant d'étrangers venus d Afrique et des pays de l'Est, des femmes en détresse, des jeunes en errance et même des enfants. Nous devons sans cesse nous adapter."
Comme un chef d'entreprise réfléchit à une stratégie pour toucher ses clients, Xavier Emmanuelli a peaufiné sa méthode. Un schéma opérationnel comme il dit. Sa cible? Ceux que les aléas de la vie ont rendu plus vulnérables. Premier moyen: la maraude. Une dizaine d'équipes mobiles, composées chacune d'un infirmier psychiatrique, d'un travailleur social et d'un chauffeur souvent bénévole, sillonnent la capitale, jour et nuit, dimanches et fêtes compris, pour repérer les personnes désocialisées. Des appels émanant du 115, le numéro vert d'urgence, les aident à mieux cerner leur cible. En 2001, le Samu social a reçu 30'900 appels. Les permanenciers peuvent en traiter jusqu'à 1'200 par jour.
Deuxième temps: lancer une bouée en dialoguant car le Samu social est d'abord une mission de sauvetage et d'assistance dans l'urgence. Troisième temps: convaincre les sans-abri d'accepter un hébergement. "Il s'agit de commencer à reconstruire des personnes en souffrance, pas encore de les réinsérer. Cela prend du temps", explique Emmanuelli. Or le Samu social ne dispose que de 140 lits. C'est peu. D'autant que plus la durée de séjour s'accroît, plus le manque de places devient aigu. Conséquences? L'absence de solutions pour l'après-urgence transforme souvent en échec toute tentative d'insertion.
"Nous sommes une institution qui produit un service à la limite du social et de l'humanitaire, dit encore Xavier Emmanuelli. Nous manquons de moyens mais le plus important ce serait que les institutions nous aident à imaginer des solutions nouvelles."
Créée en 1993 avec l'appui de Jacques Chirac alors maire de Paris, le Samu social dispose d'un budget de fonctionnement de 9 millions d'euros, alimenté par des dons et des subventions, et qui à 80% sert à payer les salaires. Le Samu social a un statut particulier: c'est un groupement d'intérêt public (GIP). Ce statut juridique permet d'associer pour une durée déterminée des organisations de nature diverse (administration, entreprises publiques, sociétés privées). Mis en place en 1994 pour 4 ans, le Samu social a été reconduit par arrêté ministériel en 1998 pour 10 ans. Conséquence de ce statut juridique, les salariés ont tous été recrutés sous contrat à durée déterminée. Le Samu social peut cependant employer des personnes mises à disposition par des entreprises membres du GIP comme la SNCF, la RATP, EDF ou GDF.
Pour accroître ses moyens, le Samu social fait aussi appel à des partenaires privés. PSA Peugeot-Citroën a entièrement renouvelé le parc automobile du Samu. "Nous entretenons pour eux les 14 véhicules que nous leur avons donnés, explique Philippe Héron, en charge du mécénat chez PSA. Avec notre culture, nos réflexes, nos références, nous sommes aussi la seule entreprise privée présente au sein du conseil d'administration." Nestlé, pour sa part, apporte de la nourriture pour les enfants des exclus qui sont logés dans des hôtels. L'association Lilly Sutton a fourni pour près de 5500 euros en duvets en 2001. Enfin, Aventis Pharma finance la mission tuberculose, destinée à dépister, traiter et guérir la tuberculose chez les sans domicile fixe. Une maladie en forte recrudescence.

A l'export avec Carrefour
En 1999, Xavier Emmanuelli a créé le Samu social international, une sorte de filiale ayant vocation à engendrer des petits frères du Samu social dans plusieurs capitales du monde. "Les exclusions ne sont pas les mêmes dans tous les pays, souligne Xavier Emmanuelli. Ici, il faut prendre en charge des SDF; là s'occuper des enfants des rues. Une chose est sûre, notre expertise est utile partout."
Présent à Bruxelles, Alger, Bamako, au Burkina Faso, au Pérou ou à Moscou, le Samu social international n'a pas les moyens de s'étendre ainsi. C'est la Fondation internationale Carrefour qui finance cette expansion. Créée en décembre 2000, dotée d'un budget global de 4,6 millions d'euros, elle a cette année débloqué 180'000 euros pour le Samu social international. "Xavier Emmanuelli affecte l'argent comme il le souhaite, explique Jean-Marie Fonrouge, ancien médecin-anesthésiste dans un Samu, aujourd'hui directeur de la Fondation. L'humanitaire doit conjuguer professionnalisme et transparence. Pour nous, il incarne justement cette éthique."

Christine Ducros, Le Figaro Entreprises, 04.11.02

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  Claude Bébéar: "La solidarité, c'est payant"

Le fondateur d'Axa, créateur de l'Institut du mécénat de solidarité, veut pousser les entreprises à jouer un rôle dans le domaine social.

C'est le président du conseil de surveillance d'Axa, le groupe mondial d'assurances qu'il a bâti. Il a repris du service en entrant au conseil d'administration de Vivendi Universal, dont il tire les ficelles financières. Il a dirigé les travaux d'un ouvrage collectif de l'Institut Montaigne, Le Courage de réformer (Editions Odile Jacob). Et en prépare un autre, plus personnel, pour le début de l'année prochaine et dans lequel il dénoncera "les assassins du capitalisme"... Décidément, Claude Bébéar a encore beaucoup à dire et à faire. L'Institut du mécénat de solidarité, association qu'il a créée pour inciter les sociétés à s'engager socialement, coorganisera une vente aux enchères d'objets Euro Disney au profit de la Voix de l'enfant.

Le Figaro Entreprises. On connaissait le bâtisseur, le financier, l'homme d'influence. On découvre Claude Bébéar le social...
Claude Bébéar. Nous passons une bonne partie de notre vie dans l'entreprise, qui est une communauté humaine. Ce qui en fait la qualité, ce ne sont pas ses machines ou ses brevets, mais ses collaborateurs. Nous ne pouvons donc pas nous désintéresser de ce qui s'y passe. J'ai créé l'Institut du mécénat de solidarité en 1986 afin d'inciter les entreprises à jouer un rôle humanitaire et social. Aujourd'hui, quand il s'agit d'agir pour aider des publics en difficulté, par exemple des aveugles, quand il s'agit de repeindre des halls d'immeuble, pourquoi ne pas faire appel à la bonne volonté des entreprises et de leurs salariés? Ce sont bien souvent les entreprises plus que les Etats qui ont les capacités financières. Elles doivent prendre le relais de l'Etat, qui ne peut pas tout faire... sauf à tomber dans le totalitarisme.

Après avoir quitté la présidence opérationnelle d'Axa, vous vous êtes donc fixé une "mission"...
Sûrement pas une mission. Vous savez, parmi les chefs d'entreprise, il y a les créateurs et les gestionnaires. J'ai construit Axa à partir d'une petite mutuelle de province mais je ne suis pas un gestionnaire. En parallèle, j'ai créé l'Institut du mécénat de solidarité, mais aussi Entreprise et Cité ou encore l'Institut Montaigne. Tout cela relève du même esprit : un "think tank", un laboratoire d'idées qu'il s'agit ensuite de faire partager si l'on veut changer la société.

Les actions sociales des entreprises, comme la vente caritative organisée le 30 novembre, ne sont pas très médiatisées. Pourquoi ?
Evidemment, nous pourrions nous contenter de signer un chèque en faveur de telle ou telle association, d'en faire état dans notre rapport annuel pour nous faire un peu de publicité. Dans notre culture française, contrairement aux habitudes américaines, nous ne faisons pas étalage de ces initiatives, sauf à destination des salariés. C'est un moyen de motivation interne et de fierté, qui renforce la cohésion. J'explique à mes amis chefs d'entreprise que ce genre d'opération solidaire, c'est "payant".
Par exemple, pour la vente aux enchères au profit de la Voix de l'enfant, la démarche a été simple et rapide. Des bénévoles salariés d'Euro Disney et d'Axa, ont travaillé sur le projet. J'ai discuté avec Jay Rasulo, le PDG d'Euro Disney, qui cherchait un local à Paris, et nous avons décidé de prêter notre siège social.

Vous vous êtes aussi associé à SOS-Racisme...
En effet, mardi dernier, sous l'égide de SOS-Racisme et de son talentueux président, Malek Boutih, nous avons lancé une campagne pour lutter contre la discrimination à l'emploi des jeunes diplômés issus de l'immigration. Avec d'autres entreprises, représentant tous les secteurs (Suez, Pierre & Vacances et Schneider se sont déjà spontanément associés à cette opération), nous nous engageons à favoriser l'embauche de ces jeunes qui manquent cruellement de réseaux, ne possèdent pas le "code social" et les règles du jeu facilitant leur intégration dans l'entreprise. Avec cette opération, nous voulons donc encourager leur embauche, à qualité égale. Je dis bien à qualité égale : pas question d'imposer des quotas, à l'américaine.
La "discrimination positive", qui permet outre-Atlantique à un Noir d'obtenir un poste par le simple fait qu'il est Noir, me parait déshonorante pour ceux qui en bénéficient.

On vous accusera de vous donner bonne conscience... ou de tenter de faire oublier une phrase malheureuse prononcée lors de l'université d'été du Medef ("la race blanche est en train de se suicider")...
Pas du tout. Dans notre pays, il y a des mots que le "politiquement correct" interdit de prononcer. J'aurais dit "les Européens" au lieu de "race blanche", personne n'aurait tiqué. Le "politiquement correct" peut conduire à tous les extrémismes ! C'est quand même incroyable que l'on m'accuse de racisme, alors que j'expliquais justement que la faible natalité européenne devait nécessairement conduire à davantage d'immigration!
J'affirmais aussi - mais qui l'a entendu ? - que la mondialisation permet aux pays les plus pauvres de s'en sortir. Le meilleur moyen de les aider, c'est de créer de l'activité chez eux. Si vous délocalisez 1'500 emplois dans un pays en développement, ce ne sont "que" 1'500 emplois sur 25 millions de salariés français; alors que, dans le pays concerné, vous allez faire vivre des milliers de gens. Tout cela est cohérent.

Mohammed Aïssaoui et Laurent Guez, Le Figaro Entreprises, 04.11.02

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